«Est-il mort beaucoup de monde, dans l'explosion du palais d'hiver?

—Beaucoup trop, répondit tristement Sonia. Et le seul qui devait mourir a échappé.

Elle resta silencieuse, comme fâchée, et si jolie, la tête basse avec ses grands cils dorés battant sa joue d'un rose pâle, Tartarin s'en voulait de lui avoir fait de la peine, repris par le charme de jeunesse, de fraîcheur épandu autour de l'étrange petite créature.

«Donc, monsieur, la guerre que nous faisons vous semble injuste, inhumaine?» Elle lui disait cela de tout près, dans la caresse de son haleine et de son regard; et le héros se sentait faiblir.

«Vous ne croyez pas que toute arme soit bonne et légitime pour délivrer un peuple qui râle, qui suffoque?

—Sans doute, sans doute…

La jeune fille, plus pressante à mesure que Tartarin faiblissait:

«Vous parliez de vide à combler tout à l'heure; ne vous semble-t-il pas qu'il serait plus noble, plus intéressant de jouer sa vie pour une grande cause que de la risquer en tuant des lions ou en escaladant des glaciers?

—Le fait est…» dit Tartarin grisé, la tête perdue, tout angoiss par le désir fou, irrésistible, de prendre et de baiser cette petite main ardente, persuadante, qu'elle posait sur son bras comme là-haut, dans la nuit du Rigi-Kulm, quand il lui remettait son soulier. A la fin n'y tenant plus, et saisissant cette petite main gantée entre les siennes.

«Écoutez, Sonia,» dit-il d'une bonne grosse voix paternelle et familière… «Écoutez, Sonia…