Ils riaient, causaient haut, et, la plupart parlant français, Tartarin se sentait vite à l'aise. Ils l'appelaient «l'oncle», devinaient en lui quelque chose d'enfantin, de naïf, qui leur plaisait. Peut-être abusait-il un peu de ses récits de chasse, relevant sa manche jusqu'au biceps pour montrer sur son bras la cicatrice d'un coup de griffe de panthère, ou faisant tâter sous sa barbe les trous qu'y avaient laissés les crocs d'un lion de l'Atlas, peut-être aussi se familiarisait-il un peu trop vite avec les gens, les appelant de leurs petits noms au bout de cinq minutes qu'on était ensemble:

«Écoutez, Dmitri… Vous me connaissez Fédor Ivanovitch…» Pas depuis bien longtemps, en tout cas; mais il leur allait tout de même par sa rondeur, son air aimable, confiant, si désireux de plaire. Ils lisaient des lettres devant lui, combinaient des plans, des mots de passe pour dérouter la police, tout un côté conspirateur dont s'amusait énormément l'imagination du Tarasconnais; et, bien qu'oppos par nature aux actes de violence, il ne pouvait parfois s'empêcher de discuter leurs projets homicides, approuvait, critiquait, donnait des conseils dictés par l'expérience d'un grand chef qui a marché sur le sentier de la guerre, habitué au maniement de toutes les armes, aux luttes corps à corps avec les grands fauves.

Un jour même qu'ils parlaient en sa présence de l'assassinat d'un policier poignardé par un nihiliste au théâtre, il leur démontra que le coup avait été mal porté et leur donna une leçon de couteau:

«Comme ceci, vé! de bas on haut. On ne risque pas de se blesser…

Et s'animant à sa propre mimique:

«Une supposition, té! que je tienne votre despote entre
quatre-z'yeux, dans une chasse à l'ours. Il est là-bas où vous êtes,
Fédor; moi, ici, près du guéridon, et chacun son couteau de chasse…
A nous deux, monseigneur, il faut en découdre…

Campé au milieu du salon, ramassé sur ses jambes courtes pour mieux bondir, râlant comme un bûcheron ou un geindre, il leur mimait un vrai combat terminé par son cri de triomphe quand il eut enfoncé l'arme jusqu'à la garde, de bas en haut, coquin de sort! dans les entrailles de son adversaire.

«Voilà comme ça se joue, mes petits!

Mais quels remords ensuite, quelles terreurs, lorsque échappé au magnétisme de Sonia et de ses yeux bleus, à la griserie que dégageait ce bouquet de têtes folies, il se trouvait seul, en bonnet de nuit, devant ses réflexions et son verre d'eau sucrée de tous les soirs.

Différemment, de quoi se mêlait-il? Ce tsar n'était pas son tsar, en définitive, et toutes ces histoires ne le regardaient guère… Voyez-vous qu'un de ces jours il fut coffré, extradé, livré à l justice moscovite… Boufre! c'est qu'ils ne badinent pas, tous ces cosaques… Et dans l'obscurité de sa chambre d'hôtel, avec cette horrible faculté qu'augmentait la position horizontale, se développaient devant lui, comme sur un de ces «dépliants» qu'on lui donnait aux jours de l'an de son enfance, les supplices variés et formidables auxquels il était exposé: Tartarin, dans les mines de vert-de-gris, comme Boris, travaillant de l'eau jusqu'au ventre, le corps dévoré, empoisonné. Il s'échappe, se cache au milieu des forêts chargées de neige, poursuivi par les Tartares et les chiens dressés pour cette chasse à l'homme. Exténué de froid, de faim, il est repris et finalement pendu entre deux forçats, embrassé par un pope aux cheveux luisants, puant l'eau-de-vie et l'huile de phoque, pendant que là-bas, à Tarascon, dans le soleil, les fanfares d'un beau dimanche, la foule, l'ingrate et oublieuse foule, installe Costecalde rayonnant sur le fauteuil du P. C. A.