—Pas d'imprudence au mouains…» ils se séparèrent. Quant proposer au président de monter avec lui, pas un n'y songea; c'était trop haut, boufre! A mesure qu'on approchait, cela grandissait encore, les abîmes se creusaient, les pics se hérissaient dans un blanc chaos que l'on eût dit infranchissable. Il valait mieux regarder l'ascension, de la Scheideck.
De sa vie, naturellement, le président du Club des Alpines n'avait mis les pieds sur un glacier. Rien de semblable dans les montagnettes de Tarascon embaumées et sèches comme un paquet de vétiver; et cependant les abords du Guggi lui donnaient une sensation de déjà vu, éveillaient le souvenir de chasses en Provence, tout au bout de la Camargue, vers la mer. C'était la même herbe toujours plus courte, grillée, comme roussie au feu. Ça et là des flaques d'eau, des infiltrations trahies de roseaux grêles, puis la moraine, comme une dune mobile de sable, de coquilles brisées, d'escarbilles, et, au bout, le glacier aux vagues bleu-vert, crêtées de blanc, moutonnantes comme des flots silencieux et figés. Le vent qui venait de là, sifflant et dur, avait aussi le mordant, la fraîcheur salubre des brises de mer.
«Non, merci…J'ai mes crampons…» fit Tartarin au guide lui offrant des chaussons de laine pour passer sur ses bottes… «Crampons Kennedy… perfectionnés… très commodes…» Il criait comme pour un sourd, afin de se mieux faire comprendre de Christian Inebnit, qui ne savait pas plus de français que son camarade Kaufmann; et en même temps, assis sur la moraine, il fixait par leurs courroies des espèces de socques ferrés de trois énormes et fortes pointes. Cent fois il les avait expérimentés, ces crampons Kennedy, manoeuvrés dans le jardin du baobab; néanmoins, l'effet fut inattendu. Sous le poids du héros, les pointes s'enfoncèrent dans la glace avec tant de force que toutes les tentatives pour les retirer furent vaines. Voilà Tartarin cloué au sol, suant, jurant, faisant des bras et de l'alpenstock une télégraphie désespérée, réduit enfin à rappeler ses guides qui s'en allaient devant, persuadés qu'ils avaient affaire à un alpiniste expérimenté.
Dans l'impossibilité de le déraciner, on défit les courroies, et les crampons abandonnés dans la glace, remplacés par une paire de chaussons tricotés, le président continua sa route, non sans beaucoup de peine et de fatigue. Inhabile à tenir son bâton, il y butait des jambes, le fer patinait, l'entraînait quand il s'appuyait trop fort; il essaya du piolet, plus dur encore à manoeuvrer, la houle du glacier s'accentuant à mesure, bousculant l'un par-dessus l'autre ses flots immobiles dans une apparence de tempête furieuse et pétrifiée.
Immobilité apparente, car des craquements sourds, de monstrueux borborygmes, d'énormes quartiers de glace se déplaçant avec lenteur comme des pièces truquées d'un décor indiquaient l'intérieur vie de toute cette masse figée, ses traîtrises d'élément: et sous les yeux de l'Alpiniste, au jeté de son pic, des crevasses se fendaient, des puits sans fond où les glaçons en débris roulaient indéfiniment. Le héros tomba à plusieurs reprises, une fois jusqu'à mi-corps, dans un de ces goulots verdâtres où ses larges épaules le retinrent au passage.
À le voir si maladroit et en même temps si tranquille et sûr de lui, riant, chantant, gesticulant comme tout à l'heure pendant le déjeuner, les guides s'imaginèrent que le champagne suisse l'avait impressionné. Pouvaient-ils supposer autre chose d'un président de Club Alpin, d'un ascensionniste renommé dont ses camarades ne parlaient qu'avec des «Ah!» et de grands gestes? L'ayant pris chacun sous un bras avec la fermeté respectueuse de policemen mettant en voiture un fils de famille éméché, ils tâchaient, à l'aide de monosyllabes et de gestes, d'éveiller sa raison aux dangers de la route, à la nécessité de gagner la cabane avant la nuit; le menaçaient des crevasses, du froid, des avalanches. Et, de la pointe de leurs piolets, ils lui montraient l'énorme accumulation des glaces, les névés en mur incliné devant eux jusqu'au zénith dans une réverbération aveuglante.
Mais le bon Tartarin se moquait bien de tout cela: «Ah! vaï, les crevasses… Ah! vaï, les avalanches…» et il pouffait de rire en clignant de l'oeil, leur envoyait des coups de coudes dans les côtes pour bien faire comprendre à ses guides qu'on ne l'abusait pas, qu'il était dans le secret de la comédie.
Les autres finissaient par s'égayer à l'entrain des chansons tarasconnaises, et, quand ils posaient une minute sur un bloc solide pour permettre au monsieur de reprendre haleine, ils yodlaient à la mode suisse, mais pas bien fort, de crainte des avalanches, ni bien longtemps, car l'heure s'avançait. On sentait le soir proche, au froid plus vif et surtout à la décoloration singulière de toutes ces neiges, ces glaces, amoncelées, surplombantes, qui, même sous un ciel brumeux, gardent un irisement de lumière, mais, lorsque le jour s'éteint, remonté vers les cimes fuyantes, prennent des teintes livides, spectrales, de monde lunaire. Pâleur, congélation, silence, toute la mort. Et le bon Tartarin, si chaud, si vivant, commençait pourtant à perdre sa verve, quand un cri lointain d'oiseau, le rappel d'une «perdrix des neiges» sonnant dans cette désolation, fit passer devant ses yeux une campagne brûlée et, sous le couchant couleur de braise, des chasseurs tarasconnais s'épongeant le front, assis sur leurs carniers vides, dans l'ombre fine d'un olivier. Ce souvenir le réconforta.
En même temps, Kaufmann lui montrait au-dessus d'eux quelque chose ressemblant à un fagot de bois sur la neige. «Die Hutte.» C'était la cabane. Il semblait qu'on dût l'atteindre en quelques enjambées, mais il fallait encore une bonne demi-heure de marche. L'un des guides alla devant pour allumer le feu. La nuit descendait maintenant, la bise piquait sur le sol cadavérique; et Tartarin, ne se rendant plus bien compte des choses, fortement soutenu par le bras du montagnard, butait, bondissait, sans un fil sec sur la peau malgr l'abaissement de la température. Tout à coup une flamme jaillit quelques pas, portant une bonne odeur de soupe à l'oignon.
On arrivait.