Loin de moi donc les timidités de paroles! J'ouvre ici mon âme jusque dans ses derniers replis. La bienséance des écrivains pusillanimes ne découvre jamais ces nudités de l'âme en public, mais le cœur gonflé d'amertume soulève sur les plus mâles poitrines ces vaines bandelettes par une impudeur de sincérité plus chaste au fond que les fausses pudeurs de convention. Si le Laocoon se torturant dans le marbre sous les nœuds redoublés du serpent n'était pas nu, verrait-on ses tortures?... Quand le cœur se brise, ne fait-il pas éclater la veine?

Sous de trompeuses apparences, ma vie n'est pas faite pour inspirer l'envie; je dirai plus, elle est finie: je ne vis pas, je survis. De tous ces hommes multiples qui vécurent en moi, à un certain degré, homme de sentiment, homme de poésie, homme de tribune, homme d'action, rien n'existe plus de moi que l'homme littéraire. L'homme littéraire lui-même n'est pas heureux. Les années ne me pèsent pas encore, mais elles me comptent; je porte plus péniblement le poids de mon cœur que celui des années. Ces années, comme les fantômes de Macbeth, passant leurs mains par dessus mon épaule, me montrent du doigt non des couronnes, mais un sépulcre; et plût à Dieu que j'y fusse déjà couché!

XXXV

Je n'ai en moi de quoi sourire ni au passé, ni à l'avenir; je vieillis sans postérité dans ma maison vide et tout entourée des tombeaux de ceux que j'ai aimés; je ne fais plus un pas hors de ma demeure sans me heurter le pied à une de ces pierres d'achoppement de nos tendresses ou de nos espérances. Ce sont autant de fibres saignantes arrachées de mon cœur encore vivant et ensevelies avant moi, pendant que ce cœur bat encore dans ma poitrine comme une horloge qu'on a oublié de démonter en abandonnant une maison, et qui sonne encore dans le vide des heures que personne ne compte plus!

Tout ce qui me reste de vie est concentré dans quelques cœurs et dans un modeste héritage. Et encore ces cœurs souffrent par moi, et ces héritages, je ne suis pas sûr de n'en être pas dépossédé demain pour aller mourir sur quelque chemin de l'étranger, comme dit le Dante. Les chenets sur lesquels mon père appuyait ses pieds, et sur lesquels j'appuie aujourd'hui les miens, sont un foyer d'emprunt qu'on peut renverser à toute heure; on peut les vendre et les revendre au moindre caprice à l'encan, ainsi que le lit de ma mère, et jusqu'au chien qui me lèche les mains de pitié quand il voit mon sourcil se plisser d'angoisse en le regardant! Je dois compte de tout cela à d'autres; ils y ont déposé, sur la foi de mon honneur et de mon labeur, l'héritage de leurs enfants, le fruit de leurs propres sueurs. Si je ne travaillais pas tous les jours pour eux, que dis-je? si je dormais mes nuits pleines ou si une maladie (que Dieu me l'épargne avant l'heure!) venait à arrêter un moment ma plume, l'outil assidu que j'use pour eux, ces braves amis péricliteraient avec moi; ils seraient obligés de chercher dans mes cendres leur fortune; ils la retrouveraient tout entière, sans doute, mais ils ne la retrouveraient que sous mes démolitions.

XXXVI

Vous voyez donc pourquoi je subis souvent au delà de mes forces la rude condamnation du travail. Eh bien! ce travail même, cette vertu forcée, mais enfin cette vertu de la nécessité, on me la reproche comme une vaniteuse soif de bruit qui obsède les oreilles de mon nom? Hommes inconséquents dans vos reproches, que ne reprochez-vous aussi au casseur de pierres sur la route d'obséder la voie publique de sa présence pour rapporter le soir à la maison le salaire qui nourrit la femme, le vieillard, l'enfant?

Les enfants des Samiens insultaient Homère parce que, disaient-ils, Homère obstruait les sentiers de l'île en récitant ses vers au seuil des maisons. Et où voulaient-ils donc qu'il les récitât, si ce n'est dans le chemin, lui qui n'avait pas d'autre publicité que la voûte du ciel? La presse est pour l'écrivain aujourd'hui ce qu'était la voûte du ciel pour Homère.

Je ne suis pas Homère, mais mes critiques sont plus durs que les Samiens. Sur ces pages où ils me reprochent d'entasser des monceaux de vanité, ce n'est pas de l'encre que vous lisez, sachez-le bien, c'est de la sueur! ce n'est pas mon nom que je cherche à grandir, c'est le gage de ceux dont ce nom est toute la propriété et toute l'existence. Mon nom! ah! je sais aussi bien que vous ce qu'il vaut et ce qui l'attend; je voudrais de tout mon cœur (le Ciel m'en est témoin) qu'il n'eût jamais été prononcé; je donnerais ce qui me reste de jours pour qu'il fût déjà enseveli tout entier, avec celui qui l'a porté, dans le silence de la terre, sans bruit là-bas, sans mémoire ici!... Il faut supposer une grande dose de puérilité, je l'avoue, à un homme qui a vécu âge d'homme et qui a vu ce que j'ai vu, pour croire qu'il tienne à cet écho du néant qu'on appelle la mémoire des hommes! Que je vive dans la mémoire de Dieu, je me ris de celle des hommes! La vie ne m'est plus rien.

La vie, dans ma situation, et après les épreuves que j'ai traversées ou que je traverse, ressemble à ces spectacles dont on sort le dernier et où l'on stationne malgré soi, en attendant que la foule s'écoule, quand la salle est déjà vide, que les lustres s'éteignent, que les lampes fument, que la scène se dénude avec un lugubre fracas de ses décorations, et que les ombres et les silences, réalités sinistres, rentrent sur cette scène tout à l'heure illuminée et retentissante d'illusions.