La force dans la tragédie, une finesse féminine dans la comédie, se révélaient à chacun de ses nouveaux ouvrages. Mais son véritable triomphe était la conversation. Son génie était un de ces génies qu'il faut lire sur la physionomie, dans les yeux et dans le son de voix de l'auteur. Leur meilleur ouvrage, c'est eux-mêmes. Il n'y a pas d'édition de leur esprit qui vaille une soirée passée au coin de leur feu. Hélas! nous ne nous y assoirons plus! De tous ces familiers, ou aimables ou célèbres, que nous y avons aimés, admirés ou entrevus, elle était le lien: le lien brisé, le faisceau s'est dispersé.

XXIX

Il se passa de longues années avant que j'eusse l'occasion de la revoir; elle avait rempli ces années de bonheur, de vers et de célébrité: des volumes de poésie, des romans de caractère, des articles de critique de mœurs qui rappelaient Addison ou Sterne; des tragédies bibliques, où le souvenir d'Esther et d'Athalie lui avait rendu quelque retentissement lointain de la déclamation de Racine; des comédies, où la main d'une femme adoucissait l'inoffensive malice de l'intention; enfin des Lettres parisiennes, son chef-d'œuvre en prose, véritables pages du Spectateur anglais, retrouvées avec toute leur originalité sur un autre sol: tout cela avait consacré en quelques années le nom du poëte et de l'écrivain. Sa jeunesse avait mûri sans rien perdre de sa fraîcheur; et de plus, par une exception que méritait son caractère, en acquérant beaucoup d'éclat, elle n'avait pas perdu une amitié.

Telle on la retrouve après la révolution de 1830.

Cette révolution troubla sa vie comme elle avait troublé le monde. La jeune femme poëte sentit dans son bonheur obscur le contre-coup de la chute des rois. Tout se tient dans ce triste monde; le nid d'hirondelle est entraîné dans la chute des palais.

M. de Girardin avait créé un grand organe politique, la Presse, puissance d'opinion qui comptait avec les puissances de fait. Mais en même temps qu'il est une puissance, un journal est un tourbillon autour duquel se groupent et s'entre-choquent les ambitions, les passions, les haines et les envies de tout un siècle. La plus affreuse mêlée de sang sur un champ de bataille n'approche pas de cette hideuse mêlée d'encre qui tache les combattants des partis divers dans ces ateliers de la politique. Les noms s'y pulvérisent dans le choc des idées ou des systèmes. Le nom même d'une femme peut être, comme ceux de madame de Staël ou de madame Roland, entraîné sous l'engrenage, et profané jusqu'à l'insulte ou jusqu'à l'échafaud.

Madame de Girardin seule fut préservée de ces éclaboussures des passions par la douce impartialité de son cœur; elle ne se mêla jamais au combat, pour rester toujours chère aux vainqueurs, secourable aux vaincus. Les hommes les plus opposés à la politique de son journal recherchaient le charme de son salon. C'était un de ces territoires qu'on neutralise pendant la guerre entre deux armées, pour traiter de la paix et de l'amitié future après les hostilités.

Quant à elle, elle se réfugia de plus en plus dans les lettres, pour mieux constater son alibi dans les blessures que les différents partis se faisaient à deux pas d'elle; aussi ne la rendit-on jamais responsable des amertumes que la plume des écrivains politiques répand dans le cœur des hommes du parti contraire. Elle savait quelquefois s'irriter, jamais haïr.

XXX

Cet asile, qu'elle s'était réservé dans son talent poétique, profitait tous les jours davantage à ce talent. Quelque temps avant la révolution de 1848, elle s'éloigna de Paris au premier murmure de la tempête qui couvait dans les âmes. Elle vint passer une fin d'été dans ma solitude au milieu des bruyères de Saint-Point. Elle écrivait alors avec une verve virile sa belle tragédie de Cléopâtre, dont le style a la solidité et le poli du marbre. Je n'oublierai jamais l'inspiration de son visage et l'émotion de sa voix quand elle nous lisait, le jour, ce qu'elle avait composé la nuit. C'était ordinairement le matin, à l'ombre d'un toit de mousse qui couvre un pan du verger en pente, d'où le regard plane sur une vallée de Tempé, en face de sombres montagnes; rien n'y troublait le silence, si ce n'est le sourd murmure du ruisseau sous les saules, des bourdonnements d'abeilles dans les sainfoins, et quelques gazouillements de linottes importunes sur les arbres. Ses beaux vers faisaient taire en nous tous ces bruits du dehors; les insectes cessaient de bourdonner près de la ruche; son visage, encadré de chèvrefeuille et de vigne vierge, respirait plus de poésie encore que ses vers. Ce furent ses derniers jours de calme; ce furent aussi les miens. Quelques mois après, nous étions en pleine rue, opérant cette grande évocation de la raison publique, et ce grand sauvetage d'une nation après ce grand naufrage d'un gouvernement.