La mienne avait la piété d'un ange dans le cœur et l'impressionnabilité d'une femme sur les traits. Son visage, où la beauté de ses traits et la sainteté de ses pensées luttaient ensemble, comme pour s'accomplir l'une par l'autre, me donnait, bien plus encore qu'un livre, le spectacle de cette transformation presque visible de l'intelligence en expression physique, et de l'expression physique en intelligence. C'est ce qu'on appelle physionomie, chose que l'on définit toujours, parce qu'on n'est jamais parvenu à la définir. La physionomie est en effet le phénomène lui-même visible, mais toujours mystère: l'âme dans les traits et les traits dans l'âme. L'homme peut voir là, plus que partout ailleurs, l'union de la matière et de l'esprit; mais définir dans la physionomie ce qui est de la matière et ce qui est de l'esprit, la nature nous en défie; c'est la limite où les deux natures se confondent: on adore et on s'anéantit.

V

Je voyais donc ma mère, soit le dimanche après les cérémonies du matin, dans le loisir de sa chambre éclairée du plein soleil, soit les autres jours de la semaine, le soir quand elle avait déposé l'aiguille, je la voyais prendre sur une tablette, à côté de son lit, un volume de dévotion qui lui venait de sa mère. Sa physionomie, ordinairement si ouverte et si répandue sur tous ses traits, changeait tout à coup d'expression; elle se recueillait, comme la lueur d'une lampe quand on la couvre de la main contre le vent, pour l'empêcher de vaciller çà et là et de s'éteindre. Je connaissais cette expression, j'y devinais je ne sais quelle conversation muette avec un autre que moi, et, sans qu'elle eût besoin de me faire un signe, je rentrais dans le silence et je respectais sa lecture.

Ses lèvres articulaient à peine un léger et imperceptible mouvement; mais ses yeux tour à tour baissés sur la page ou levés vers le ciel, la pâleur et la rougeur alternative de ses joues, ses mains qui se joignaient quelquefois en déposant pour un moment le livre sur ses genoux, l'émotion qui gonflait sa poitrine et qui se révélait à moi par une respiration plus forte qu'à l'ordinaire, tout me faisait conclure, dans mon intelligence enfantine, qu'elle disait à ce livre ou que ce livre lui disait des choses inentendues de moi, mais bien intéressantes, puisqu'elle, habituellement si indulgente à nos jeux et si gracieuse à nous répondre, me faisait signe de ne pas interrompre l'entretien silencieux!

VI

Je compris ainsi à demi qu'il existait par ces livres, sans cesse feuilletés sous ses mains pieuses le matin et le soir, je ne sais quelle littérature sacrée, par laquelle, au moyen de certaines pages qui contenaient sans doute des secrets au-dessus de mon âge, celui qu'on me nommait le bon Dieu s'entretenait avec les mères, et les mères s'entretenaient avec le bon Dieu. Ce fut mon premier sentiment littéraire; il se confondit dans ma pensée avec ce je ne sais quoi de saint qui respirait sur le front de la sainte femme, quand elle ouvrait ou qu'elle refermait ces mystérieux volumes.

VII

Bientôt les premières études de langues commencées sans maître dans la maison paternelle, puis les leçons plus sérieuses et plus disciplinées des maîtres dans les écoles, m'apprirent qu'il existait un monde de paroles, de langues diverses; les unes qu'on appelait mortes, et qu'on ressuscitait si laborieusement pour y chercher comme une moelle éternelle, dans des os desséchés par le temps; les autres qu'on appelait vivantes, et que j'entendais vivre en effet autour de moi.

Je passe sur ces rudes années où les enfants voudraient qu'il n'y eût pas d'autre langue que celle qu'ils balbutient, entrecoupée de baisers, sur le sein de leurs nourrices ou sur les genoux de leurs mères. Ces années furent plus amères pour moi peut-être que pour un autre; plus le nid est doux sur l'arbre et sous l'aile de la mère, plus l'oiseau déteste les barreaux de la cage où on lui siffle des airs empruntés qu'il doit répéter sans les comprendre.

Cependant, malgré la dureté de l'apprentissage, je commençais à trouver de temps en temps un plaisir sévère à ces récits pathétiques, à ces belles pensées qu'on nous faisait exhumer mot à mot de ces langues mortes; un souffle harmonieux et frais en sortait de temps en temps, comme celui qui sort d'un caveau souterrain muré depuis longtemps et dont on enfonce la porte. Une image champêtre ou un sentiment pastoral de Virgile, une strophe gracieuse d'Horace ou d'Anacréon, un discours de Thucydide, une mâle réflexion de Tacite, une période intarissable et sonore de Cicéron, me ravissaient malgré moi vers d'autres temps, d'autres lieux, d'autres langues, et me donnaient une jouissance un peu âpre mais enfin une jouissance précoce, de ce qui devait enchanter plus tard ma vie. C'était, je m'en souviens, comme une consonnance encore lointaine et confuse, mais comme une consonnance enfin, entre mon âme et ces âmes qui me parlaient ainsi à travers les siècles.