Elle y prit part avec cette même élasticité de sentiments et de conversation qui couvrait d'intérêt ou de gaieté même, un fond de tristesse. Nous abrégeâmes la visite, dans la crainte de la fatiguer; nous nous retirâmes un à un, sans bruit, comme des amis discrets qui emportent une bonne espérance, et qui craindraient de la perdre en se la confiant. Ce fut notre dernier serrement de cœur et notre dernier serrement de mains. Nous apprîmes avec stupeur, le lendemain, qu'elle avait expiré sans faiblesse et sans larmes, entre les regrets qu'elle laissait sur la terre et les espérances qu'elle avait depuis longtemps placées au ciel.

XXXV

Quand le bruit de cette mort se répandit dans Paris, on crut sentir que le niveau d'intelligence, de sentiment et de gloire du siècle avait baissé en une nuit d'une grande âme. Ceux qui ne la connaissaient que de nom la pleurèrent; ceux qui l'aimaient ne se consoleront jamais.

Ses obsèques furent le triomphe de la douleur publique. Les salons mornes, où tout le siècle avait passé sous le charme de son entretien et surtout de sa bonté, les cours, le jardin, l'avenue même des Champs-Élysées, n'étaient pas assez vastes pour contenir l'immense concours d'hommes de cœur et d'hommes de nom qui se rencontraient, sans s'être concertés, au pied de ce cercueil. Chacun y apportait un tribut, un souvenir, un charme, une piété, presque une reconnaissance; pas un seul une amertume.

Elle n'avait offensé qu'un seul homme dans sa vie, et c'était pour défendre son mari. Il faut effacer ces vers de ses œuvres, car la plus petite vengeance ne monte pas au ciel avec nous. Mais la sainte colère de l'amour est-elle une vengeance ou une vertu dans un cœur d'épouse? N'importe, effacez-les. Ce tronçon brisé d'armes politiques ne sied pas sur une tombe de poëte, encore moins sur une tombe de femme. Plaire, aimer, pardonner, ce fut toute sa vie: que ce soit aussi toute sa mémoire!

XXXVI

Dans une lettre jointe à son testament, et qui m'est communiquée par sa sœur, il y a une prière et un reproche sorti du tombeau, auquel j'aurais été plus sensible si je l'avais mérité. «Priez, dit-elle à son exécuteur testamentaire, M. de Lamartine d'achever mon poëme de la Madeleine, auquel il manque des chants, et qui est celui de mes ouvrages poétiques auquel j'attache le plus de ma mémoire. J'attends cela de son souvenir pour moi. J'ai beaucoup espéré autrefois de l'amitié de M. de Lamartine. Je l'ai trouvé toujours gracieux et bon avec moi, mais jamais complètement dévoué. Cette froideur a été mon premier désillusionnement dans la vie. Quand je serai morte, il ne me refusera pas d'exaucer le dernier vœu de mon cœur.»

Hélas! la prière arrive trop tard pour être exaucée; la séve des beaux vers tarit avec le printemps, comme celle des roses. Le poëme commencé par une main, achevé par l'autre, ne serait plus qu'un lugubre concert à deux voix, dont l'une est morte et dont l'autre est éteinte. Ce poëme religieux s'achèvera par elle dans le ciel. Je n'y toucherais que pour le décorer sur la terre.

Et quant au tendre reproche qu'elle m'adresse du fond de son cercueil sur la froideur et sur la déception de mon amitié pour elle, ce reproche serait pour moi un cruel remords, si ce n'était un malentendu de nos deux existences. Dans la jeunesse, nos cœurs remplis d'autres sentiments ne pouvaient se rencontrer que dans ces inclinations d'esprit un peu tièdes qui ont la température des convenances et non la chaleur des grandes affections. Plus tard, la politique domestique de sa maison, qui n'était pas toujours la mienne, commanda quelques réserves réciproques dans notre intimité. Je la vis rarement, et comme on voit en trêve une amie d'une autre faction entre deux combats. Le respect de ma propre cause me défendait une trop grande assiduité dans son salon. Son nom se confondait avec le nom d'un homme d'idées éminent, souvent bienveillant pour moi, quelquefois hostile à mes amis.

Mais jamais mon amitié réelle, constante et tendre ne souffrit de cette réserve; et quand nous nous retrouverons dans la sphère des sentiments sans ombre et des amitiés éternelles, elle reconnaîtra qu'elle n'a laissé à personne, en quittant cette boue, une plus vive image de ses perfections dans le souvenir, une plus pure estime de son caractère dans l'esprit, un vide plus senti dans le cœur, une larme plus chaude et plus intarissable dans les yeux.