X

Mais si la nature donne, par tous ses phénomènes constants, un démenti évident à la théorie de la perfectibilité indéfinie de l'humanité sur la terre, l'histoire ne dément pas moins, à toutes ses pages, cette hallucination de notre orgueil.

Quel témoignage vivant l'histoire nous donne-t-elle donc de cette permanence et de cet accroissement indéfini de lumière, de vertu, de civilisation, de félicité sur la terre, dans les races qui nous ont précédés ici-bas? Où est la perfectibilité visible dans ces races qui ont pullulé en tribus, en nations, en dominations sur ce globe, depuis les temps historiques? Quelle est donc la race qui n'ait pas suivi le cours régulier de naissance, de croissance, de décadence et de mort, conditions de ces collections d'hommes comme de l'homme lui-même, soumis à ces quatre phénomènes de la vie, naître, croître, vieillir et mourir? Ce globe n'est partout qu'un ossuaire de civilisations ensevelies. L'histoire, qui est le registre de naissance et de mort de ces civilisations, nous les montre partout naissant, croissant, dépérissant, mourant avec les dieux, les cultes, les lois, les mœurs, les langues, les empires qu'elles ont fondés pour un moment ici ou là dans leur passage sur ce globe. Pas une, pas une seule n'a échappé jusqu'ici à cette vicissitude organique de l'humanité. Le temps ne s'est arrêté pour personne. On a dit: le cours du temps, parce qu'il apporte et emporte incessamment les choses mortelles.

XI

Ces races en passant nous ont laissé, soit dans leurs livres, soit dans leurs monuments maintenant ruinés, quelques vestiges de leur science et de leur force, qui attestent au moins l'égalité avec nous. Cela est si vrai que, quand nous voulons parler d'une chose supérieure en sagesse, en vertu, en force, en beauté matérielle ou morale, nous disons: Cela est antique. Quelle raison avons-nous de préjuger mieux de notre destinée que de la destinée de ces grandes existences éclipsées avant nous? Où sont nos preuves? où sont même nos indices? Excepté dans quelques industries purement mécaniques, qui changent le mode d'une civilisation sans en changer le fond, où sont donc ces symptômes si frappants de la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine?

Est-ce dans les idées? Nous ne pensons pas plus creux que Job; nous ne rêvons pas plus grand que Platon; nous ne chantons pas plus divinement qu'Homère; nous ne parlons pas plus éloquemment que Cicéron; nous ne moralisons pas plus raisonnablement que Confucius; nous ne résumons pas notre sagesse en proverbes plus substantiels que Salomon.

Est-ce dans les passions? Nous avons les mêmes passions que nos pères, parce que nous avons les mêmes organes, et que la même lutte établie en nous par la nature entre la raison, qui est l'instinct de l'âme, et les passions, qui sont l'instinct de la matière, rompt aussi souvent en nous qu'en eux l'équilibre sans cesse rompu par le mal, sans cesse rétabli par le bien, pour se rompre encore.

Est-ce dans les livres, ces monuments écrits de la pensée des peuples? Si nous en jugeons par les sublimes fragments que la Chine, l'Inde primitive, la Grèce, Rome, nous permettent de déchiffrer, nous ne voyons rien d'inférieur, dans ces monuments écrits, aux pages de notre moyen âge obscurci de ténèbres, et de nos deux ou trois derniers siècles, crépuscule d'une renaissance de la pensée. La cendre de la bibliothèque de Persépolis ou d'Alexandrie ne nous a laissé que quelques étincelles, mais ces étincelles attestent un foyer aussi lumineux que le foyer de notre jeune Europe.

Est-ce dans l'art? L'Égypte, la Syrie, les Indes, le Parthénon, Phidias, les bronzes, les statues, les médailles, les vases étrusques nous répondent. L'éternel effort de nos arts modernes est de remonter à ces types du beau dans l'architecture et dans la sculpture; et comme les arts prennent ordinairement leur niveau dans une même époque, tout fait conjecturer que les arts de l'esprit égalaient en perfection ceux dont la matière plus solide nous a conservé les chefs-d'œuvre.

Est-ce dans les institutions? Mais nous flottons encore, comme l'antiquité, entre cinq ou six formes politiques de gouvernement énumérées par Aristote, formes qui se combattent ou qui se succèdent avec une égale impuissance de durée et de stabilité. L'acharnement même des peuples européens à chercher des formes meilleures de gouvernement ou de société atteste le travail et l'inquiétude d'esprit, qui s'agite dans un perpétuel effort.