Nous voyons partout en effet une race humaine tombée dans l'ignorance et dans la barbarie, en sortir pour remonter à la lumière, à la civilisation, à la vertu, à la puissance; arriver plus ou moins laborieusement à la perfection relative d'une nationalité, d'une société, d'une religion supérieure; rester à ce point culminant plus ou moins longtemps avant d'en redescendre; puis s'écrouler par l'infirmité irrémédiable de notre nature, se détériorer, se corrompre, déchoir, mourir, disparaître, en ne laissant, comme l'individu le plus perfectionné lui-même, qu'un nom et une pincée de cendres à la place où il a vécu. L'humanité monte et descend sans cesse sur sa route, mais elle ne descend ni ne monte indéfiniment; voilà l'erreur des philosophes de la perfectibilité indéfinie.

Or, il n'est pas douteux que, dans l'œuvre de cette croissance relative d'une nation ou d'une société, cette société ou cette nation ne soit réellement et saintement servie, secondée, assistée, glorifiée par le dévouement des hommes supérieurs ou des hommes secondaires qui en font partie. La pensée d'un seul est le levain d'une multitude, la vertu d'un seul sanctifie une foule, le sang d'un seul rachète une race; le plus glorieux ou le plus humble dévouement sauve ou grandit tout un siècle. La société humaine ne vit que des sacrifices de ses membres au bien général. Qui se sacrifierait, si on croyait le sacrifice inutile? Il fallait donc que l'homme eût cet instinct de l'utilité et de la sainteté de son sacrifice: seulement quelques-uns croient se sacrifier à un perfectionnement et à un bonheur indéfinis sur la terre, quelques autres croient se sacrifier à un perfectionnement relatif, local et temporaire ici-bas; c'est là le secret de cet instinct qui nous travaille pour l'amélioration de notre espèce, instinct illusoire chez les uns, réel chez les autres, méritoire chez tous.

Mais ceux-là mêmes qui, comme nous, ne se font point l'illusion des progrès indéfinis en intelligence et en bonheur sur la terre, sont convaincus que le moindre travail et le plus obscur dévouement à l'humanité, quoique limités par la nature des choses mortelles ici-bas, ne seront pas perdus pour l'être humain, et que, interrompu ici-bas par la condition périssable des choses humaines et par la mort, ce progrès profitera ailleurs, dans les régions de l'éternité, de l'absolu, de l'infini.

XIV

Il en est de cet instinct du progrès et du bonheur indéfinis de l'humanité sur la terre, comme il en est d'un autre instinct que Dieu a donné invinciblement à l'homme; instinct que l'homme sait parfaitement illusoire ici-bas, et qui cependant le pousse invinciblement aussi à tendre toujours vers un but dont il ne se rapproche jamais: nous voulons parler de l'aspiration au bonheur complet et permanent sur la terre.

Quel est l'homme qui ne sait pas le mensonge de cet instinct, et quel est l'homme qui ne s'y laisse pas éternellement tromper? Mais il était nécessaire dans le plan divin que cet instinct du bonheur parfait mentît à l'homme, pour lui faire supporter l'existence et poursuivre pas à pas dans la vie la route de l'éternité. Sans cet instinct, l'homme s'arrêterait au second pas, s'assoirait le front dans ses mains sur la route, attendant la mort sans mouvement, ou la devançant par le suicide. Cette aspiration à un bonheur qui n'existe pas ici, est le ressort qui donne l'impulsion à toute vie et le mouvement à toute activité humaine. Cet instinct est, comme celui du perfectionnement indéfini de l'espèce, un mensonge ici, une vérité plus loin. Il ne faut donc pas le croire en ce qui touche à ce monde, mais il faut le croire en ce qui touche à l'autre. C'est un fanal placé sur le rivage où nous n'abordons qu'après le naufrage de la vie. Nous croyons voir ce fanal à quelques vagues de nous sur notre globe flottant, mais il brille en effet sur une autre sphère, et il nous conduit, en nous trompant, au perfectionnement moral et au bonheur éternel.

XV

Nous le disions il y a quelques jours: «Cette philosophie récente de la perfectibilité indéfinie de l'humanité ici-bas est donc une bulle d'air colorée aux regards de l'enfant qui l'insuffle de son haleine. Cela ne résiste ni au raisonnement, ni à l'expérience, ni à l'histoire, ni à la nature. C'est le paradoxe de la douleur, de la misère et de la mort; c'est le défi à toute réalité. Il faut n'avoir lu sérieusement ni une page des annales des siècles, ni une page de son propre cœur, pour se complaire à ce songe doré de vieux enfants. La première ruine d'empire dont la terre est semée le confond, le premier tombeau rencontré sous les pieds le dissipe, la première déception de cœur ou d'esprit le fait fondre en larmes.

«La douleur est la seule vérité irréfutable d'ici-bas. Il n'y a aucune métaphore à dire ce qu'ont dit nos pères et ce que diront nos enfants: Globe pétri de cendre et de larmes. Quelle couche, pour rêver le perfectionnement et le bien-être indéfinis, que cette couche où nous ne sommes retournés que par la douleur en attendant la mort?... Je n'ai jamais compris qu'il y eût des hommes assez doués de l'obstination des chimères pour croire au progrès indéfini et au bonheur absolu sur une pareille claie qui les traîne à la voirie de leur néant. Heureux hommes, ils auront vécu, ils seront morts encore endormis!»

XVI