Voulez-vous une preuve de cette distinction puisée dans le fait et non dans la théorie? Observez, depuis l'origine des littératures, ce qui a été le partage de la prose, ce qui a été le domaine de la poésie.
Dans toutes les langues, l'homme a parlé et écrit en prose des choses nécessaires à la vie physique ou sociale: domesticité, agriculture, politique, éloquence, histoire, sciences naturelles, économie publique, correspondance épistolaire, conversation, mémoires, polémique, voyages, théories philosophiques, affaires publiques, affaires privées, tout ce qui est purement du domaine de la raison ou de l'utilité a été dévolu sans délibération à la prose.
Dans toutes les langues, au contraire, l'homme a chanté généralement en vers la nature, le firmament, les dieux, la piété, l'amour, cette autre piété des sens et de l'âme, les fables, les prodiges, les héros, les faits ou les aventures imaginaires, les odes, les hymnes, les poëmes enfin, c'est-à-dire tout ce qui est d'un degré ou de cent degrés au-dessus de l'exercice purement usuel et rationnel de la pensée.
Le verbe familier s'est fait prose; le verbe transcendant s'est incarné dans les vers. L'un a discouru, l'autre a chanté.
Pourquoi cette différence dans ces modes divers de l'expression humaine? Qui est-ce qui a enseigné ou imposé à l'humanité qu'il fallait parler en prose ces choses, et chanter en vers celles-là? Personne. Le maître de tout, l'instituteur et le législateur des formes et de l'expression humaine n'est autre que l'instinct, cette révélation sourde, mais impérieuse et pour ainsi dire fatale, de la nature dans notre être et dans tous les êtres. Analysons-nous nous-mêmes:
IV
L'homme sensitif et pensant est un instrument sonore de sensations, de sentiments et d'idées. Chaque corde de cet instrument, monté par le Créateur, éprouve une vibration et rend un son proportionné à l'émotion que la nature sensible de l'homme imprime à son cœur ou à son esprit, par la commotion plus ou moins forte qu'il reçoit des choses extérieures ou intérieures.
À l'exception de l'extrême douleur, qui brise les cordes de l'instrument et qui leur arrache un cri inarticulé, cri qui n'est ni prose ni vers, ni chant ni parole, mais un déchirement convulsif du cœur qui éclate, l'homme se sert, pour exprimer son émotion, d'un langage simple, habituel et tempéré comme elle.
Quand l'émotion, au contraire, est extrême, exaltée, infinie; quand l'imagination de l'homme se tend, et vibre en lui jusqu'à l'enthousiasme; quand la passion réelle ou imaginaire l'exalte; quand l'image du beau dans la nature ou dans la pensée le fascine; quand l'amour, la plus mélodieuse des passions en nous, parce qu'elle est la plus rêveuse, lui fait imaginer, peindre, invoquer, adorer, regretter, pleurer ce qu'il aime; quand la piété l'enlève à ses sens et lui fait entrevoir, à travers le lointain des cieux, la beauté suprême, l'amour infini, la source et la fin de son âme, Dieu! et quand la contemplation extatique de l'Être des êtres lui fait oublier le monde des temps pour le monde de l'éternité; enfin quand, dans ses heures de loisir ici-bas, il se détache, sur l'aile de son imagination, du monde réel pour s'égarer dans le monde idéal, comme un vaisseau qui laisse jouer le vent dans sa voilure et qui dérive insensiblement du rivage sur la grande mer; quand il se donne l'ineffable et dangereuse volupté des songes aux yeux ouverts, ces berceurs de l'homme éveillé, alors les impressions de l'instrument humain sont si fortes, si profondes, si pieuses, si infinies dans leurs vibrations, si rêveuses, si supérieures à ses impressions ordinaires, que l'homme cherche naturellement pour les exprimer un langage plus pénétrant, plus harmonieux, plus sensible, plus imagé, plus crié, plus chanté que sa langue habituelle, et qu'il invente le vers, ce chant de l'âme, comme la musique invente la mélodie, ce chant de l'oreille; comme la peinture invente la couleur, ce chant des yeux; comme la sculpture invente les contours, ce chant des formes; car chaque art chante pour un de nos sens, quand l'enthousiasme, qui n'est que l'émotion à sa suprême puissance, saisit l'artiste. L'art des arts, la poésie seule, chante pour tous les sens à la fois et pour l'âme, pour l'âme, centre divin et immortel de tous les sens.
Donc, à une impression transcendante un mode transcendant d'exprimer cette impression. Voilà, selon nous, toute l'origine et toute l'explication du vers, cette transcendance de l'expression, ce verbe du beau, non dans la pensée seulement, mais dans le sentiment et dans l'imagination.