Peut-être parce que le grillon nous rappelle le désert aride de Syrie, où le cri du même insecte anime seul au loin la route silencieuse du chameau sur les sables brûlés de la terre?

Peut-être parce que ce bruissement et cet ondoiement d'épis mûrs sous la brise folle nous transportent, par l'analogie de leur bruit, sur les vagues ridées de l'Océan, au pied du mât où frissonne ainsi la toile?

Et pourquoi ces trois petits phénomènes et ces trois petites images sont-elles à nos yeux la seule poésie de ce vaste espace? Parce que de ces trois phénomènes et de ces trois images il sort pour nous une émotion, et que de cette immense plaine d'épis il ne sort que de la richesse.

Ce n'est donc pas l'utile qui constitue la poésie, c'est le beau. L'épi est utile, mais l'alouette vit, le grillon chante, la brise pleure, le cœur sympathise, la mémoire se souvient, l'image surgit, l'émotion naît; avec l'émotion naît la poésie dans l'âme. Vous pouvez chanter l'alouette, le grillon, la brise dans le chaume; je vous défie de chanter le champ de blé, la meule de gerbes, le sac de froment: cela se compte, cela ne se chante pas. L'instrument humain n'a point d'écho pour le chiffre.

VII

Mais vous approchez des Alpes; les neiges violettes de leurs cimes dentelées se découpent le soir sur le firmament, profond comme une mer; l'étoile s'y laisse entrevoir au crépuscule comme une voile émergeant sur l'océan de l'espace infini; les grandes ombres glissent de pente en pente sur les flancs des rochers noircis de sapins; des chaumières, isolées et suspendues à des promontoires comme des nids d'aigles, fument du foyer de famille du soir, et leur fumée bleue se fond en spirales légères dans l'éther; le lac limpide, dont l'ombre ternit déjà la moitié, réfléchit dans l'autre moitié les neiges renversées et le soleil couchant dans son miroir; quelques voiles glissent sur sa surface, les barques sont chargées de branchages coupés de châtaigniers, dont les feuilles trempent pour la dernière fois dans l'onde; on n'entend que les coups cadencés des rames qui rapprochent le batelier du petit cap où la femme et les enfants du pêcheur l'attendent au seuil de sa maison; ses filets y sèchent sur la grève; un air de flûte, un mugissement de génisse dans les prés, interrompent par moments le silence de la vallée; le crépuscule s'éteint, la barque touche au rivage, les feux brillent çà et là à travers les vitraux des chaumières; on n'entend plus que le clapotement alternatif des flots endormis du lac, et de temps en temps le retentissement sourd d'une avalanche de neige dont la fumée blanche rejaillit au-dessus des sapins; des milliers d'étoiles, maintenant visibles, flottent comme des fleurs aquatiques de nénuphars bleus sur les lames; le firmament semble ouvrir tous ses yeux pour admirer ce bassin de montagnes; l'âme quitte la terre, elle se sent à la hauteur et à la proportion de l'infini; elle ose s'approcher de son Créateur, presque visible dans cette transparence du firmament nocturne; elle pense à ceux qu'elle a connus, aimés, perdus ici-bas, et qu'elle espère, avec la certitude de l'amour, rejoindre bientôt dans la vallée éternelle: elle s'émeut, elle s'attriste, elle se console, elle se réjouit; elle croit parce qu'elle voit; elle prie, elle adore, elle se fond comme la fumée bleue des chalets, comme la poussière de la cascade, comme le bruissement du sable sous le flot, comme la lueur de ces étoiles dans l'éther; elle participe à la divinité du spectacle.

Voilà la poésie du paysage! Je vous défie de parler, en face de ces merveilles, le langage vulgaire. Chantez alors, car vous êtes ému autant que les fibres de l'instrument peuvent être émues sans briser les cordes. La poésie est née en vous, elle vous inonde, elle vous submerge, elle vous étouffe; l'hymne ou l'extase naissent sur vos lèvres, le silence ou le vers sont seuls à la mesure de vos émotions!

Voilà une des poésies de la terre! Nous ne finirions pas, si nous les énumérions en parcourant les scènes diurnes ou nocturnes de notre séjour terrestre. Tout ce qui a son émotion a sa poésie. Tout ce qui a sa poésie demande à être exprimé dans une langue supérieure à la langue usuelle, expression des choses ordinaires.

VIII

Mais la mer? La mer, soit que nous voguions sur ses lames, soit que nous contemplions sa surface du haut des falaises, a mille fois plus de poésie que la terre et les montagnes. Pourquoi? nous dit-on souvent. Nous répondons en deux mots: Parce qu'elle a plus d'émotion pour nos yeux, pour notre pensée, pour notre âme. Un livre entier ne suffirait pas à les énumérer et à les définir toutes. Disons les principales.