Et d'abord, répétons-le bien ici: tels peuples, tels livres; le caractère d'une littérature, c'est tout simplement le caractère de la nation. Or, qu'est-ce que la France?
La France est géographiquement comme moralement un pays de fusion et de contraste dans l'unité. Après avoir été longtemps la Gaule semi-barbare sous ses druides, caste sanguinaire dont un système historique faux veut faire aujourd'hui une académie de platoniciens; après avoir succombé sous les Romains, le flot des races orientales et des émigrations du Nord l'envahit, et la mélange d'un sang plus pur et plus raffiné que le sang gaulois. Les Francs, ces croisés de la conquête, s'en emparent et lui donnent son nom; les Bretons, les Normands s'établissent sur ses côtes du nord; les Lombards et les Germains inondent les rives de son Rhin et de sa Saône; les Goths y débordent des Pyrénées sur ses versants français, les Liguriens et les Grecs sur ses Provences; les Sarrasins eux-mêmes pénètrent jusqu'au cœur du pays, et y laissent, en refluant vers l'Espagne, des colonies, des mœurs, des langues, des imaginations orientales. Le Gaulois proprement dit disparaît sous le flot successif de ces invasions, ou ne se conserve plus que dans les peuplades tout à fait serviles et illettrées des groupes de montagnes, qui sont le noyau central de sa géographie. La Gaule a disparu sous la France; et la France elle-même n'est plus qu'une grande mêlée de races, de sang, de langues, de mœurs, de législations, de cultes, qui fond tout ce qu'elle a de divers dans une lente et laborieuse unité. On assiste pour ainsi dire à ce travail des siècles et de la mer, qui jette des alluvions de sable et de coquillages sur des falaises, et qui solidifie ce sable devenu granit en le polissant.
XI
La diversité est donc le caractère essentiel et fondamental de la France nationale. Son caractère n'est pas un caractère, c'est un amalgame. Voilà pourquoi on l'accuse de ne pas avoir de caractère; cela est vrai; mais cela est bien plus beau, car elle en a plusieurs. C'est la pauvreté des autres races nationales de l'Europe, de n'avoir qu'un caractère national; c'est le génie, c'est l'aptitude, c'est la grandeur, c'est la gloire de la France, d'en avoir plusieurs. C'est par là qu'elle était prédestinée par la Providence à cette universalité qui est son signe entre tous les peuples. Lorsque le travail intestin du temps, du culte, des rois, des ministres, des événements eut fondu toutes ces diversités dans une unité de plus en plus parfaite et qui n'est pas achevée encore, il en sortit la France, c'est-à-dire la race multiple et une tout à la fois, le caractère, non plus français, non plus gaulois, non plus germain, non plus breton, non plus italien, non plus occitanien, non plus armoricain, non plus burgunde, mais le caractère européen par excellence, la nationalité cosmopolite, l'équilibre de toutes les facultés; autrement dit, le bon sens moderne.
XII
Sans doute cette fusion de toutes ces races, de tous ces caractères et de toutes ces facultés opposées qui s'est opérée dans le bassin français entre les Alpes, les Pyrénées, les deux mers, en effaçant ces divers génies, a dû en même temps effacer quelque chose des facultés dominantes de chacune de ces races. Nous ne le nions pas. C'est par là que la France est plus policée, c'est par là qu'elle est moins originale; c'est par là qu'en politique elle a Montesquieu et qu'elle n'a pas Machiavel; c'est par là qu'en poésie elle a Racine et qu'elle n'a pas Shakspeare; c'est par là qu'en philosophie elle a Voltaire et qu'elle n'a pas Bacon, Newton ou Leibnitz.
Mais, si elle a moins d'originalité et moins de profondeur, elle a aussi bien plus de convenance, de choix et de goût dans l'esprit. Voilà pourquoi nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître dans la littérature française les trois grands caractères qui finissent par dominer un monde et une ère de l'esprit humain. Ces trois grandes qualités, selon nous, sont:
L'universalité, le bon sens et le bon goût.
Ce n'est pas par ces trois caractères qu'on étonne de loin en loin l'univers, mais c'est par ces trois caractères qu'on le conquiert lentement et qu'on le possède longtemps. Ce n'est pas par là qu'on a les plus grands hommes littéraires, mais c'est par là qu'on a la plus grande littérature parmi les nations lettrées.
Ceci vous deviendra plus évident l'année prochaine, quand je prendrai devant vous corps à corps les poëtes, les philosophes, les orateurs, les écrivains français depuis l'origine des lettres chez nous, et que je les comparerai, en les analysant, aux maîtres des autres littératures de l'Europe moderne. Ce ne sont pas nos poëtes et nos écrivains qui auront le plus de facultés excellentes, mais ce sont eux qui auront le moins d'imperfections et de vices dans la pensée; ce ne sont pas eux qui auront la grande imagination, mais ce sont eux qui auront le grand discernement. Les miracles seront ailleurs; la perfection relative et continue sera ici.