Ce triple caractère, nous l'avons dit, c'est le bon sens, le bon goût et l'universalité.

XV

Sans adopter le dédain véritablement blasphématoire que les littérateurs de l'école appelée romantique ont manifesté il y a quelques années contre le grand siècle littéraire de la France (le siècle de Louis XIV), nous ne pouvons nous dissimuler cette tendance servile à l'imitation des Grecs et des Romains qui a guidé, mais qui a enchaîné en même temps le génie littéraire français depuis Malherbe.

Il y eut un moment où l'on pouvait espérer une littérature française née d'elle-même.

L'infâme cynique Rabelais, cet Aristophane gaulois, créait une langue avec de la boue, comme l'antiquité avait créé une Vénus avec de l'écume. Le sceptique Montaigne, le candide Amyot, rajeunissaient le latin et le grec francisés, en donnant à leur style la naïveté, la grâce, la souplesse et, pour ainsi dire, l'enfance de la nation; l'audacieux Ronsard, cette imagination attique, avortait dans l'enfantement d'une poésie nationale, mille fois plus libre, plus ailée, plus moderne et plus française que la poésie importée après lui d'Athènes et de Rome. Ces prosateurs et ces poëtes faillirent imprimer à la langue, aux idées, aux vers, ce caractère d'originalité qui manqua après eux à notre littérature. Nous avons dit ce que nous pensons de cet avortement. Ce fut un malheur pour notre génie immédiat, ce fut peut-être un bonheur pour notre génie futur. Nous aurions eu plus tôt de la gloire littéraire, mais nous l'aurions eue moins universelle et moins consolidée plus tard. Cette naïveté originale de ce style gaulois aurait produit sans doute des chefs-d'œuvre de grâce, de finesse, de câlinerie de langue, si l'on peut se servir de ce mot; mais cette langue et ce style seraient restés entachés et comme noués d'une certaine puérilité irrémédiable, qui aurait enlevé au génie français la maturité, la majesté, la force dont ce génie avait besoin pour parler plus tard à l'univers, soit dans sa chaire sacrée, soit dans ses tribunes politiques, soit sur son théâtre, soit dans ses poëmes.

Os magna sonaturum! Bouche prédestinée à parler avec accent des grandes choses.

Ainsi, encore une fois, ne nous plaignons pas. Nous aurions eu des Rabelais, des Montaigne, des Ronsard; aurions-nous eu des Bossuet, des Pascal, des Mirabeau? J'en doute.

XVI

Nous donnons ces consolations en passant à ceux qui déplorent, comme les romantiques, que la littérature française, prête à naître originale à cette époque, se soit tout à coup dénationalisée elle-même en s'absorbant dans l'imitation superstitieuse de l'antiquité. Cela dit, nous convenons avec eux que le plus grand nombre de nos écrivains et de nos poëtes, dans ce que nous appelons avec raison notre grand siècle, ont été aussi peu Français qu'on peut l'être en France.

Malherbe imite Pindare sans avoir ses ailes.