S'il n'a point de caractère, il se plie, il se ravale, il s'abaisse au niveau de la médiocrité commune; il abdique son génie, il lui substitue l'esprit de corps: ce n'est qu'à cette condition qu'il y est souffert ou honoré. Cette loi est sans exception; car quelle que soit la supériorité relative des hommes élus à titre d'intelligence dans un corps intellectuel, c'est une loi de la nature que l'empire y appartient toujours à la médiocrité. Pourquoi, nous dira-t-on? Parce que la nature ne crée pas quarante ou mille supériorités de la même taille d'esprit dans une nation ou dans un siècle, et que dans un corps, qu'il soit composé de mille ou qu'il soit composé de quarante esprits éminents, la supériorité culminante est toujours en minorité, et la médiocrité relative toujours en majorité. Dans toutes les délibérations parlementaires, la supériorité individuelle sera donc inévitablement opprimée, et la médiocrité nombreuse toujours triomphante. C'est ce que l'on voit clairement dans la conduite des choses humaines: le niveau de l'intelligence s'y abaisse en proportion exacte du nombre des délibérants. Ce n'est la faute de personne, c'est celle de la nature, elle a plus de surface que de sommités dans ses créations; il se forme ce qu'on appelle en géométrie une moyenne d'intelligence et de volonté qui est la résultante du nombre des êtres doués de pensée et de volonté dans le corps, et cette moyenne est toujours à égale distance du génie et de l'imbécillité; c'est ce qu'on appelle médiocrité. On peut dire, avec une parfaite exactitude, que la médiocrité gouverne le monde. Voilà sans doute pourquoi il est si souvent mal gouverné.

On peut dire avec la même certitude que la médiocrité gouverne les académies. Le génie, qui est la supériorité naturelle et transcendante, n'a donc rien à bénéficier des corps académiques; car il n'y entre qu'à la condition de se niveler, et il n'y conserve sa place en surface qu'à la condition de la perdre en hauteur. Aussi la gloire littéraire force-t-elle quelquefois les portes des académies; mais elle y entre toute faite, elle n'en vient pas.

Ce n'est donc pas aux académies que les nations doivent leur gloire littéraire. S'il fallait tout dire, je croirais plutôt que les académies nuisent à la formation de ces phénomènes toujours isolés d'intelligence qui deviennent les lustres des peuples sur la nuit des temps. Homère, Virgile, Dante, Shakspeare, Milton, Camoëns, Cervantès, n'étaient membres d'aucun corps privilégié des lettres. Les hommes de cette taille font leur gloire, ils ne la reçoivent pas. On peut affirmer même sans se tromper qu'ils ont été d'autant plus originaux qu'ils ont été plus isolés et moins asservis à la routine des corps et des préceptes de leur temps. Le génie n'est génie que parce qu'il est seul, et il est seul parce qu'il est génie. Son indépendance fait partie de sa supériorité, il ne peut perdre l'une sans diminuer l'autre. Ce n'est pas le génie qui a créé l'Académie française, c'est Richelieu, c'est-à-dire une des plus grandes médiocrités littéraires qui aient jamais été associées dans un grand favori du sort à un caractère tyrannique; un Cottin dans un Machiavel qui voulait illuminer d'un reflet de belles-lettres sa pourpre teinte de sang.

Remarquez bien que nous ne parlons ici que des lettres et non des sciences. Dans les sciences, les académies sont utiles à grouper les faits et à populariser les découvertes.

IX

Mais si nous considérons l'institution littéraire de l'Académie française à un autre point de vue, c'est-à-dire au point de vue de l'autorité morale, de l'indépendance et de la dignité de la pensée en France, l'institution de l'Académie change d'aspect et mérite la plus sérieuse considération dans l'esprit public.

On ne peut se dissimuler en effet que cette institution purement disciplinaire des lettres dans l'esprit de son fondateur, le cardinal de Richelieu, n'ait été complétement trompée, et que là où le cardinal de Richelieu voulait créer une institution de servilité, il n'ait créé, sans le prévoir, une institution de force collective et d'indépendance. C'est ce qui arrive toutes les fois que l'on crée un corps: on croit créer un instrument, et l'on crée un obstacle; on veut organiser une règle, et on organise une liberté; c'est ce qui devait arriver aussi, et c'est ce qui est arrivé en effet de l'Académie française. En concentrant dans un seul foyer toutes les individualités littéraires éparses et isolées dans la nation, on leur a donné ainsi le sentiment de leur force, de leur dignité et de leur ascendant sur l'opinion et même sur le pouvoir politique. La pensée isolée, en devenant collective, est devenue puissance; les hommes de lettres ont pris confiance en eux-mêmes; ils ont imposé considération à la nation, respect aux gouvernements; ils ont donné à la raison publique, muette ou intimidée dans l'individu, une audace modérée, mais efficace dans le corps; ils sont devenus le concile laïque et permanent de la littérature nationale; ils ont donné du caractère au génie français. L'homme de lettres est devenu homme public; la force de tous a résidé par l'Académie dans chacun; la littérature s'est constituée par eux en fonction nationale; la France a emprunté par ses académies, et bientôt par ses hautes écoles peuplées d'académiciens, quelque chose de cette institution démocratique et si libérale de la Chine, où les mêmes degrés littéraires élèvent à la capacité et à l'autorité publique. Les fondateurs de l'Académie ont de plus, en formant ce faisceau de génie, de talent, d'illustration, condensés dans un même nom et dans un même corps, donné à la France un grand sentiment de sa valeur littéraire, et donné à l'Europe un grand respect des lettres françaises. Quelle que soit la valeur intrinsèque des académies, on ne peut nier que l'Académie française n'ait contribué puissamment à la considération extérieure de la nation littéraire dans le monde. L'Académie est au dehors plus encore qu'au dedans une popularité de la France en Europe.

X

Aussi ce corps littéraire est-il devenu, malgré les épigrammes qui s'émoussent éternellement contre ses portes, une habitude qu'il est presque impossible de décréditer et de déraciner dans notre pays. Moi-même, dans une circonstance suprême où toutes les institutions monarchiques étaient sondées pour les remplacer par des institutions républicaines, quand des voix s'élevèrent en dehors du gouvernement pour demander l'abolition de cette aristocratie élective des lettres, je ne la défendis que par ce mot: «C'est plus qu'une institution, c'est une habitude de la France; respectons les habitudes d'un peuple, surtout quand elles sont morales, littéraires, glorieuses pour la nation. La plus réellement républicaine des institutions françaises sous la monarchie, c'était peut-être l'Académie, la république des lettres.»

Seulement, je l'avoue, si le temps avait été donné à la république, je voulais enfoncer les portes de l'Académie française pour faire entrer en plus grande proportion et pour de plus dignes rémunérations l'armée des lettres, de la science, des arts dans cette vétérance du travail intellectuel, le plus mal rémunéré et souvent le plus indigent des travaux humains. Je voulais que la France créât le budget des lettres; je voulais que l'écrivain, le savant, l'artiste de tous les genres de culture d'esprit, après avoir consacré onéreusement sa vie à l'utilité ou à la gloire, cette utilité suprême de son pays, ne reçût pas pour tout salaire de cette noble abnégation de vie, un misérable subside de douze cents francs, inférieur aux gages d'un mercenaire, et distribué parcimonieusement à quarante privilégiés de la détresse à la porte d'une académie ouverte de temps en temps par la mort. L'abandon dans lequel la nation laisse les ouvriers de son intelligence et de sa gloire est un opprobre pour le pays des lettres.