XIII
Mais un événement plus grand que tous ceux qui avaient influé, depuis l'origine de la nation, sur sa langue, allait faire faire à la littérature française une explosion dans le monde, comparable à l'explosion de la langue grecque quand elle répandit les premières rumeurs du christianisme de Constantinople sur toutes les côtes de l'Asie et de l'Afrique: cet événement, c'était la révolution française, littérature d'abord, philosophie après, politique ensuite, écroulement et conquête tour à tour, retentissement immense et universel; le plus grand bruit des temps européens!
Nous ne savons pas pourquoi, ou plutôt nous le savons trop, on s'étudie depuis quelque temps à rapetisser les causes de cette révolution; c'est sans doute pour en rapetisser la portée. Certes, personne plus que nous, quoi qu'on en ait dit, n'a moins confondu dans la révolution française l'erreur et la vérité, l'excès et la mesure, la justice et l'iniquité, l'héroïsme et le terrorisme; personne n'a fait un plus sévère triage du sang et des vérités, des victimes et des bourreaux; mais personne aussi ne s'est moins dissimulé la puissance de l'impulsion et la grandeur du but que l'idée française (puisqu'on l'appelle ainsi) portait en elle en commençant, en poursuivant, hélas! et en n'achevant pas cette généreuse tentative de rénovation du monde intellectuel, moral et politique.
Un écrivain grave, dont nous avons signalé un des premiers la pénétration et la puissance d'analyse dans les autopsies des nations, M. de Tocqueville, vient de retomber, ce me semble, dans cette erreur de point de vue, en écrivant hier son beau livre sur l'ancien régime et la révolution. Il donne trop à entendre que la révolution française n'était point une révolution morale, intellectuelle, mais un simple redressement d'abus, redressement d'abus entraîné hors de sa voie et au delà de son but par une force d'impulsion égarée et par les passions soulevées en chemin dans le tumulte d'une réforme.
Il nous est difficile de comprendre comment un esprit d'un si grand sang-froid, et comment un coup d'œil d'une si habituelle justesse ont semblé méconnaître à cet égard le caractère, les causes, la portée du plus vaste événement de l'histoire moderne.
Non, la révolution française n'est point un accident; c'est la méconnaître et la rétrécir, que d'appeler hasard ou malheur ce qui fut réflexion et volonté en elle. Sa cause ne fut point dans des hasards; elle fut dans une pensée: cette pensée, rapide et universelle comme tous les mouvements intellectuels de ce pays où la main est si près de la tête, s'était développée d'abord dans sa littérature. Ce pays est si intellectuel, que ses écrivains le gouvernent plus véritablement que ses ministres. Ses rois donnent leurs noms aux monnaies, mais ce sont ses écrivains qui donnent leur esprit aux règnes. Il y a une république dans cette monarchie; c'est la république de la pensée. La France bien considérée est le gouvernement des lettres. Voilà pourquoi il ne faut jamais y désespérer de la liberté. Les baïonnettes elles-mêmes, comme on l'a dit, sont intelligentes; les armes y obéissent à leur insu à la tête plutôt qu'à la main.
XIV
Ne remontons pas, en risquant de nous égarer, plus haut qu'un siècle dans la recherche des causes de la révolution. Les uns la trouvent dans la réforme protestante, les autres dans la destruction de la grande féodalité par Richelieu, ceux-ci dans les parlements, ceux-là dans la bourgeoisie. Admettons toutes ces causes secondaires, sans trop y croire.
La réforme protestante, selon nous, ne fut qu'un mouvement intestin du moyen âge contre lui-même, mouvement qui ne portait en soi qu'une révolte, mais point de lumière et peu de liberté.
L'esprit des parlements n'est à nos yeux qu'un esprit de corps qui bornait son indépendance à lui-même.