D'ailleurs, nous n'aimons pas qu'on donne de si petites causes aux grands effets: c'est toujours une erreur, quand ce n'est pas un paradoxe. Quand vous voyez une haute marée assiéger les falaises et surmonter les digues de l'Océan aux équinoxes d'automne, soyez sûrs que ce n'est pas la main d'un enfant qui a fait rouler un caillou de l'autre côté de l'Atlantique dans le bassin des mers, mais que c'est un grand vent ou un grand astre qui pèsent de tout leur poids invisible sur l'élément dont vous voyez les convulsions sans les comprendre.
La meilleure preuve que la révolution était une explosion d'idée bien plus qu'une réforme administrative, fiscale, ou politique, c'est que la révolution alors ne songeait pas même à répudier la dynastie ou la monarchie. Le rouage politique lui était parfaitement indifférent, il lui était même précieux comme une habitude des peuples, pourvu qu'il n'empêchât pas le mécanisme de sonner les heures de la rénovation des idées par la liberté de l'esprit.
XVI
Quoi qu'il en soit, cette révolution, pour laquelle la France depuis deux siècles semblait avoir façonné sa langue claire, forte, polémique, oratoire, se concentra tout à coup avec toutes ses idées et ses nobles passions intellectuelles dans l'Assemblée Constituante, assemblée la plus littéraire qui ait jamais existé, véritable concile œcuménique de la raison humaine en ce moment.
Le clergé dans ses chaires, la noblesse dans ses états provinciaux, le parlement dans ses sessions, la bourgeoisie dans ses bureaux, la littérature dans ses académies, lui avaient préparé les élus de l'esprit du siècle. Tous ces grands talents s'élurent pour ainsi dire d'acclamation. Les hommes étaient dignes du rôle, la cause digne des hommes.
Ce jour-là toute littérature cessa et devint philosophie, législation et politique. L'Europe fit silence pour écouter ces représentants d'un siècle nouveau à qui des événements inattendus venaient de donner la parole, non pour la France, répétons-le bien, mais pour l'esprit humain.
Le génie littéraire et oratoire de la France répondit à l'attente du monde. L'Assemblée Constituante fut une sorte de Sinaï des peuples; Mirabeau en fut la voix; l'univers entier en fut l'auditoire. Notre langue porta notre philosophie politique d'oreille en oreille et de bouche en bouche dans toute l'Europe. Chaque vérité proclamée ou décrétée devenait un morceau de notre langue. Le décalogue de la raison moderne et de la liberté fut écrit en français: la langue ainsi devint monumentale en même temps qu'elle devint véhicule d'éloquence, de législation et de philosophie chez tous les peuples. Elle prit dans les discours de l'Assemblée Constituante une élévation, une solennité, une autorité, un accent qui dépasse tout ce que nous connaissons des discussions antiques d'Athènes et de Rome. Démosthène et Cicéron ne parlaient que pour eux, de leurs affaires ou de leur nation: nous parlions pour l'humanité tout entière; notre affaire était l'affaire de la raison générale, la cause de l'homme et de l'esprit humain. L'éloquence raisonnée ne va pas plus haut. Le monde s'était fait tout écho pour l'entendre. Ce fut le point culminant de notre littérature. Le Verbe s'était fait peuple, pour nous servir d'une expression sacrée, et ce peuple était la France.
XVII
Après de telles explosions de raison et de génie, les esprits s'affaissent. Un peuple ne vit pas plus longtemps qu'un poëte sur le trépied. L'Assemblée Législative, d'où les orateurs de l'Assemblée Constituante s'étaient exclus eux-mêmes, abaissa de cent coudées le niveau de la littérature politique. Une nation n'a pas deux têtes: quand elle se décapite, il ne reste que le tronc. La médiocrité, l'envie, le verbiage, l'émulation de popularité des favoris du peuple, remplacèrent la majesté grandiose des orateurs politiques et des philosophes. La littérature s'éteignit dans la poussière et au vent des factions les plus mesquines. La France, hier si grande d'idées, de cœur et de langue, ne fut plus que l'ombre d'elle-même.
Il en est toujours ainsi des assemblées qui suivent la première assemblée sortie d'une grande révolution. Pourquoi? parce que c'est l'enthousiasme qui nomme la première, et parce que c'est le dégoût qui nomme la seconde. Il y a, dans toutes les choses humaines et surtout dans les révolutions, une part d'illusion et une part de déception inévitables. Les généreuses illusions sont toutes brûlantes au premier moment dans l'âme du peuple; elles animent les premiers orateurs qui sortent du sein de ce peuple; elles élèvent un instant ce peuple au-dessus de lui-même. C'est l'heure de l'inspiration. La nation est plus grande que nature; les obstacles disparaissent, on ne voit que le but, on ne proclame que des principes; ils sont vrais et divins comme les théories: on ne foule pas la terre, on marche sur les nues. C'est la belle destinée des assemblées constituantes.