Les siècles qui sont venus après, Charlemagne, Charles-Quint, Léon X, Louis XIV, le dix-huitième siècle, le dix-neuvième lui-même, nous ont appris et nous apprennent assez qu'il n'y a ni progrès continu ni décadence irrémédiable dans l'esprit humain. Mais savez-vous ce qu'il y a? Il y a cette intermittence, cette alternative, cette jeunesse et cette vieillesse, cette fin et ce recommencement qui sont la condition et la loi de toutes choses intellectuelles ou matérielles. Ce monde, qui a commencé lui-même, finira, parce qu'il a commencé; mais personne ne connaît ni sa vieillesse dans le passé, ni sa longévité dans l'avenir, excepté celui qui compte d'avance le nombre des révolutions de soleil dans les cieux, et le nombre des pulsations du pouls dans l'artère de l'homme.
VIII
Mais, s'il ne nous est pas permis de substituer nos calculs au calcul divin, et de dire avec certitude: «Voici le soir, car la lumière baisse dans les esprits,» il nous est permis de faire usage de notre raison, de notre expérience historique, et de conjecturer avec plus ou moins de vraisemblance si nous sommes au lever ou au coucher d'une époque,
«L'HEURE QU'IL EST AU CADRAN DES ÂGES.»
Eh bien! plus je considère les pas de cette aiguille de l'esprit humain sur ce cadran, moins je puis comprendre ces prophètes de malheur qui menacent l'Europe littéraire de vieillesse, de décrépitude, de silence et de stérilité.
Où donc voient-ils ces symptômes de décadence?—Dans les révolutions intellectuelles, disent-ils, ces grandes perturbations du monde.—Mais les révolutions intellectuelles, au contraire, ne sont-elles pas les secousses que l'esprit humain se donne à lui-même pour enfanter dans le travail et dans la douleur ce qu'il porte en lui? J'aimerais autant appeler décrépitude et stérilité les secousses que donne au sein de sa mère féconde le fruit qu'elle va enfanter et qui demande à naître. Tout le monde sent que l'Europe est en travail d'enfantement; nul ne sait ce que sera le fruit: les uns disent prodige, les autres monstre. Quant à nous, nous ne croyons nullement au monstre, car l'Europe est grosse de l'esprit divin.
Sans dire ici (ce n'est pas la place) ce que nous croyons entrevoir sur le résultat de cet enfantement de plusieurs siècles, nous sommes convaincu que l'Europe souffre pour mettre au monde, quoi? Ce qui y est déjà, c'est-à-dire l'éternel nouveau-né de l'esprit humain, la raison: la raison un peu plus développée dans les choses divines, la raison un peu plus expliquée dans les choses humaines, la raison un peu plus associée à la loi dans la politique, en un mot, une révélation par le sens commun. Ni plus, ni moins, comme disait un oracle de tribune il y a quelques années; mais ce plus sera une époque d'accroissement de jour dans le ciel et sur la terre, et ce moins serait une époque d'accroissement de ténèbres. Mais, encore une fois, pourquoi marcherions-nous aux ténèbres? Il y a un nuage, j'en conviens, et le jour baisse; mais ce n'est pas le soir, et un nuage n'est pas la nuit!
Or, plus le règne de la raison s'accroîtra, plus la littérature véritable, qui est l'expression de la pensée humaine, s'accroîtra en œuvres de tout genre, et dans ces œuvres il y aura des chefs-d'œuvre. La philosophie n'a pas dit son dernier axiome, la poésie n'a pas chanté son dernier hymne.
IX
Considérez d'un coup d'œil rapide, et sans rien détailler aujourd'hui, tout ce qui proteste depuis un siècle seulement en Europe contre cette prétendue décrépitude de l'esprit humain. Tâtez le pouls du monde intellectuel, et dites s'il est prêt à mourir.