Un phénomène très-inattendu sauva la littérature et la langue de cette proscription par le dégoût. Ce phénomène fut l'émigration: cent mille familles françaises, l'élite littéraire de la nation par le rang, le nom, l'élégance, les mœurs, le langage, s'étaient dispersées dans toutes les cours et dans toutes les villes de la Suisse, de l'Allemagne, de la Russie, de l'Angleterre, traînant avec elles la haine qu'elles portaient à la révolution et la pitié qui s'attache aux proscrits. Ces colonies de nouveaux Messéniens, favoris des cours, hôtes des châteaux, suppliants des villes et des campagnes, semaient et entretenaient partout cette langue proscrite dans les bourreaux, amnistiée et aimée dans les victimes. Ces princes, ces vieillards, ces femmes, ces courtisans, cette jeune noblesse, ces militaires, ces hommes de lettres, ces poëtes expatriés, ces jeunes filles qui croissaient en âge et en grâce dans l'exil, pénétraient dans toutes les familles, y payaient l'hospitalité en enseignant la langue et les lettres de leur patrie aux enfants de leurs hôtes, racontaient leurs malheurs, intéressaient à leur ruine et naturalisaient en Europe une France errante et fugitive qui devenait plus chère par les asiles qu'on lui prodiguait. Cette émigration fut pour la littérature de la France quelque chose comme la captivité de Babylone qui sema le dieu, le livre et la langue des Hébreux jusqu'aux extrémités de l'Asie.

Cette émigration traînait après elle ses orateurs de l'Assemblée constituante échappés en petit nombre à la mort, ses poëtes, ses publicistes, ses pamphlétaires, ses écrivains, ses journalistes expatriés. Ce fut le moment où se forma entre ces écrivains antirévolutionnaires de l'Europe cette littérature de réaction contre la philosophie française qui entraîna l'esprit humain tout entier dans son contre-courant d'idées et de principes, et qui dure malheureusement encore (autre service funeste de la Convention, qui, comme Carthage, avait rallié des ennemis à la littérature française dans tout l'univers).

Cette littérature émigrée couvait de grands talents connus ou inconnus dans son sein. On y comptait Delille, poëte aujourd'hui trop ravalé, mais qui fut en réalité l'Ovide de la France. Comme Ovide, il écrivait alors ses Tristes dans le poëme de la Pitié. Ses vers étaient la complainte redite partout de l'émigration. On y comptait Chateaubriand, encore invisible, mais qui mûrissait son génie dans un grenier de Londres; M. de Talleyrand, puissance d'esprit qui laissait passer l'orage en Amérique pour revenir au premier vent maniable dans sa patrie; le comte de Maistre alors en Russie, qui se posait, dans ses Considérations sur la Révolution française, en confident intime de la Providence, et qui prophétisait à coup sûr la ruine à une Convention qui s'entretuait; Mme de Staël, à Coppet; Mallet du Pan, écrivain de combat, à Bâle; Rivarol, épigrammatiste éblouissant, à Hambourg; M. de Fontanes, à Genève; M. de Bonald, gentilhomme philosophe du Rouergue, menant à pied ses petits-enfants par la main sur les grandes routes de la Hollande, et méditant sa Législation primitive, théocratie biblique et absolue inventée en haine et en vengeance de notre terrorisme. Bientôt cette littérature, cette poésie et cette philosophie émigrées s'allièrent par la sympathie du malheur avec tout ce qui avait survécu des lettres en France. Cette littérature prépara par ses doctrines l'avénement d'un Machabée ou d'un Cromwel, s'il y en avait un dans les armées de la France.

IV

Nous n'écrivons pas ici l'histoire de France, nous notons seulement l'influence de la révolution française sur la langue et la littérature françaises. Nous franchissons le Directoire, qui ne fut qu'une ère de journalisme et de victoires de nos armées au dehors, de débats sans éloquence au dedans. La littérature émigrée avait seule la voix; elle s'essayait à des théories et à des audaces qui tendaient à ramener plus que la monarchie.

Le Consulat et l'Empire ne furent pas des époques littéraires. Des bulletins emphatiques, des ordres du jour d'une brièveté soldatesque, des harangues officielles de M. de Fontanes qui rappelaient les prosternements d'éloquence de Cicéron courtisan devant César, enfin quelques poésies de collége, sans âme, sans virilité dans l'accent, efféminèrent et aplatirent la langue comme le despotisme effémine les cœurs et aplatit les idées. Toute cette gloire militaire ne produisit que l'écho du canon qui faisait écrouler d'abord l'Europe, puis enfin la France elle-même pièce à pièce. Mais dix ans de combats, de victoires, de désastres promenant les armes et le nom de dix armées depuis les extrémités de l'Égypte, de l'Italie, de l'Allemagne, de l'Espagne, jusqu'à Moscou, et ramenant deux fois sur leurs pas le reflux de l'Europe sur Paris, ne sont pas perdus pour la langue et pour la littérature d'un peuple. Bonaparte fut le plus funeste mais le plus grand poëte des temps modernes. Il fit du monde une tragédie de dix ans. Il y fit jouer à la France le principal personnage dans tous les excès et dans tous les désastres de sa gloire. Il n'y avait point d'idée, mais il y avait un mouvement, un intérêt immenses dans son drame. Homme tout oriental comme son île, et nullement homme européen de son siècle, tout son rôle semblait être de déplacer violemment la révolution de son centre, de changer le courant des idées en courant de conquêtes, et de faire une longue diversion à la philosophie et à la liberté pour faire oublier à la France sa mission et à l'Europe sa régénération par la pensée libre.

Il n'a que trop bien accompli ce rôle; il a ajourné l'esprit humain de trois siècles. Mais quel poëme il a écrit en trophées et en désastres militaires, de Memphis à Moscou, de Paris à Saint-Hélène, pour nos descendants! C'est avoir fait quelque chose pour la langue et pour la littérature d'un peuple que d'avoir fait ce peuple non pas le poëte, mais le sujet du plus grand drame de l'univers. À ce poëme gigantesque il ne manquera que la moralité. Mais Alexandre et César ne cherchaient d'autre moralité que le bruit de leurs pas dans le monde et dans l'histoire. C'était un homme de leur race; il ne faut pas lui demander un but; son but, c'était son nom. Qu'il en jouisse, puisque le monde a plus d'écho que d'intelligence, et confondra toujours le bruit avec la gloire!—Passons!—ou plutôt mourons, car il n'y a plus qu'à désespérer des peuples qui n'ont d'estime que pour ceux qui les ont le plus méprisés!

C'est encore là un dernier funeste service de la Convention. Toutes les fois que vous donnerez à choisir à une société entre un échafaud ou un trône, elle choisira le trône; et qui osera s'en étonner?

La chute de l'Empire fut tout à coup une renaissance des lettres, de l'éloquence, de la poésie, des tribunes, du journalisme. On manquait d'air dans cette glorieuse caserne. La liberté souffla un nouveau génie français. Ce ne fut pas seulement la restauration des Bourbons, cette dynastie lettrée, ce fut la restauration de l'intelligence.

UNE NUIT DE SOUVENIRS.
V