Quelques secondes après, tout avait disparu, et la moitié d'une rame brisée vint s'échouer et clapoter à quelques pas de nous sur la grève.
—«Qui donc ose affronter le lac et le ciel dans une telle tourmente?» m'écriai-je tout haut, sans songer aux paysans qui se collaient au rocher à côté de moi.
—«Je le sais bien, moi,» dit alors le mendiant qui n'avait pas encore pris la parole; «c'est un lord anglais qui fait des livres, et dont les Anglais, résidant ou passant à Genève, vont visiter la maison de campagne près de la ville, sans jamais y entrer. On en parle en bien et en mal dans son pays, comme de tout le monde. Quant à moi, je n'ai que du bien à en dire, car il me jette une pièce blanche et quelquefois même une pièce jaune toutes les fois qu'il me rencontre sous les pieds de son cheval.»
—«Savez-vous son nom?» dis-je au mendiant.
—«Je ne le sais pas bien,» reprit-il; «nous autres, nous ne savons jamais comment se nomment les étrangers qui viennent dépenser leur temps et leur argent à Genève; nous savons seulement s'ils sont de bon cœur ou de mauvais cœur pour les pauvres; les bons ont toujours la main ouverte; les mauvais, toujours la main fermée. Celui-là est bon, je vous le garantis, et je serais bien fâché qu'il lui arrivât malheur dans cette bourrasque.»
Puis le mendiant essaya d'articuler un nom anglais inintelligible, mais qui ressemblait à un nom historique français. Je lus quelques jours après, dans le Journal de Genève, que c'était un jeune et grand poëte, du nom de Byron, qui avait couru un grand danger pendant cette soirée de tempête.
XIX
Je n'avais fait que l'entrevoir à une lueur de la foudre, mais cette lueur me l'avait imprimé dans les yeux. Il me parut beau comme la jeunesse jouant sa vie avec la mort, ou comme la sibylle évoquant les éléments en fureur pour leur arracher l'inspiration. Je n'oserais pas néanmoins écrire son portrait sur un simple coup d'œil, mais voici quelques lignes inédites de ce portrait. Ces lignes nous ont été communiquées récemment par une personne qui lui fut chère, et qui revoit sa physionomie à travers le temps, à travers la mort. Lisez-les.
«Je crois que Dieu a créé des êtres d'une beauté tellement harmonieuse et idéale qu'ils échappent à toute analyse et à toute description. De ce nombre privilégié était lord Byron, dont la beauté absolue, dans les limites d'une beauté créée, n'a jamais pu être saisie ni par le pinceau ni par le ciseau de l'artiste. Elle résumait dans un type parfait tous les genres de beauté. Si son génie et son grand cœur avaient pu se choisir une forme, il n'aurait pas pu en choisir une qui le satisfît davantage. On y voyait resplendir son génie, sa grande âme et son cœur bon et sensible. Cette beauté réunissait en elle tous les contrastes; ses regards traduisaient tous les sentiments qui l'animaient avec une rapidité et une transparence qui avaient fait dire à sir Walter Scott que «sa belle tête ressemblait à un vase d'albâtre éclairé par une lampe intérieure.» Aussi il suffisait de le voir pour sentir la fausseté des bruits répandus sur sa vie. La foule s'était composé un lord Byron factice, d'après quelques excentricités de sa jeunesse, d'après quelques audaces de pensée et d'expression, mais surtout par son obstination à identifier le poëte avec les personnages imaginaires de ses poëmes, types qui ne ressemblaient en rien au Byron que j'ai connu. Des calomnies, qu'il avait malheureusement couvertes de son dédaigneux silence, ont circulé comme des vérités acceptées; le temps a déjà fait justice de plusieurs de ces calomnies. Lord Byron se taisait, parce qu'il comptait sur le temps. J'en appelle à tous ceux qui l'ont vu; car tous ont dû subir le charme qui l'enveloppait comme d'une atmosphère sympathique qui lui gagnait tous les cœurs.»
Voici ce qu'en dit le poëte Moore: