Ils me furent cléments. J'en garde mémoire malgré la longue inimitié de leur journal depuis contre moi, quand ce journal, après 1830, tomba aux mains d'une secte. Cette secte de lettrés et d'éminents politiques fit alors de ce journal son évangile, sorte de calvinisme genévois dont le premier dogme fut le moi, sans place à d'autres.

XXVI

Madame la duchesse de Broglie était la fille de madame de Staël. Elle avait épousé M. le duc de Broglie, jeune homme en qui le nom historique, le caractère élevé, l'éloquence studieuse, les opinions libérales se réunissaient pour faire une grande figure de sénat ou de gouvernement sous un régime représentatif.

Madame la duchesse de Broglie jetait encore sur tout ce bonheur de situation et sur tout ce mérite personnel le prestige du plus grand nom littéraire du siècle. Elle y ajoutait le prestige plus solide d'une des plus pieuses vertus qui aient jamais consacré une beauté de sainte. Tout le génie de sa mère s'était fait âme dans la fille; toute cette âme s'était faite encens pour monter à Dieu. La sibylle sacrée du Dominiquin avait seule cette inspiration de piété mystique dans les traits. Cette concentration de ses pensées dans le ciel n'ôtait rien à sa tendresse pour sa famille et à sa grâce sérieuse pour les étrangers. Cette maison m'accueillit avec bonté.

C'était le confluent de toutes les opinions et de toutes les illustrations en France, en Angleterre, en Italie, en Amérique; tous les hommes qui n'étaient pour moi que des noms y devinrent des réalités, depuis les Lafayette jusqu'aux Montmorency. J'y entrevis pour la première fois M. Guizot, un de ces hommes qui se caractérisent assez par leurs noms. Je ne suffirais pas à nommer toutes les célébrités, tous les talents, tous les engouements même qui traversèrent sous mes yeux ce salon. J'en sortais quelquefois ébloui. C'était la gloire, l'esprit, le génie, l'éloquence en foule.

Depuis ces heureuses années, la révolution dynastique de 1830, à laquelle je n'adhérai jamais, et des situations politiques différentes, me rendirent étranger à cette noble famille, mais jamais hostile. Le seuil qui vous fut ouvert une fois doit rester sacré toujours. Je n'ai pas cessé de porter reconnaissance et respect à ce nom, et quand, dans ces derniers temps, le fils m'a coudoyé d'un mot injurieux ou inique dans un de ses écrits, j'ai lu l'injure et je me suis tu. Dans le fils je n'ai vu que le père et la mère. «Tu peux me frapper tant que tu voudras, au visage ou au cœur,» me suis-je dit en lisant le nom de ce jeune écrivain au bas de la page; «je ne me défendrai pas contre toi; tu n'es pas un homme pour moi, tu es un respect et une reconnaissance. Je ne violerai pas pour me défendre la vénération que je porte à ton nom.»

XXVII

Bientôt après je passai quelques heures mémorables pour moi dans l'intimité de M. de Serres, le véritable Démosthène de la Restauration, si la Providence lui avait laissé poursuivre sa carrière oratoire.

J'étais alors secrétaire d'ambassade de France à Naples. M. de Serres, tombé du ministère, venait de recevoir pour retraite cette ambassade. Je fus chargé de l'initier aux événements de la révolution de Naples et de Piémont qu'il allait avoir à manier. Je trouvai en lui, comme toujours, la simplicité dans la vraie grandeur. J'étais fier d'entendre dans la confidence du coin du feu cette âme qui venait de remplir la tribune et l'Europe entière de sa voix. Il était brisé par la lutte. Sa poitrine haletante et les gouttes de sueur qui suintaient sur ses tempes, quoique colorées d'une maladive fraîcheur, me donnaient le pressentiment d'une courte vie. Je déjeunai avec lui après la conférence. Il partit et ne revint plus. Victime de l'éloquence, ses accents lui survivront. Il n'y en eut jamais de si enflammés, depuis Vergniaud, à la tribune française. Il brûlait parce qu'il était brûlé; son feu était sans mélange d'éléments humains. Il voulait l'honnêteté et la liberté affermies l'une par l'autre sur les ruines de son pays dans les Bourbons régénérés par le sang de Louis XVI. Cette pensée de son âge mûr était alors celle de ma jeunesse. Il mourut à l'œuvre. L'œuvre a péri avec l'ouvrier. Le temps a couru.

XXVIII