XXX
Quelques années après, sa renommée s'était agrandie avec son âge et avec ses œuvres. Il était marié, il avait déjà plusieurs berceaux autour de son foyer. Je passais un congé diplomatique dans ma masure à peine recrépie de la vallée de Saint-Point, dans mes montagnes natales. Je vis descendre par les rudes sentiers, en face de ma fenêtre, à travers les châtaigniers, une caravane de voyageurs, hommes, femmes et enfants, les uns à pied, les autres sur des mules au pied réfléchi, comme dit le poëte. Bientôt la caravane eut atteint le pied sablonneux des montagnes, gayé le ruisseau, traversé les prés et regravi le mamelon du château. C'était Victor Hugo et Charles Nodier, suivis de leurs charmantes jeunes femmes et de beaux enfants. Ils venaient me demander l'hospitalité de quelques jours en allant en Suisse.
Charles Nodier était l'ami né de toute gloire. Aimer le grand c'était son état. Il ne se sentait de niveau qu'avec les sommets. Son indolence l'empêchait de produire lui-même des œuvres achevées, mais il était capable de tout ce qu'il admirait. Il se contentait de jouer avec son génie et avec sa sensibilité, comme un enfant avec l'écrin de sa mère. Il perdait les pierres précieuses comme le sable.
Cette incurie de sa richesse le rendait le Diderot, mais le Diderot sans charlatanisme et sans déclamation, de notre époque. Nous nous aimions pour notre cœur et non pour nos talents. C'était un de ces hommes du coin du feu, un génie familier, un confident de toutes les âmes, dont la perte ne paraît pas faire un si grand vide que les grandes renommées. Mais ce vide se creuse toujours davantage. Il est dans le cœur.
Pendant que les femmes et les enfants jouaient dans le verger, nous goûtâmes Hugo, Nodier et moi, l'ombre des bois, le frisson du vent, la fraîcheur des sources, les silences de la vallée, le balbutiement des vers futurs qui dormaient et qui chantaient en rêvant en nous comme les enfants des deux jeunes mères sur leurs genoux.
La caravane poétique reprit sa route vers les Alpes. Je la vis disparaître derrière la montagne. Depuis cette halte, nous sommes restés amis en dépit des systèmes, des opinions, des révolutions, des politiques diverses. Tout cela est du domaine du temps et se transfigure avec lui. Mais la poésie et l'amitié sont du domaine réservé des choses éternelles. C'est la cité de Dieu. On secoue en y entrant la poussière des cités terrestres.
XXXI
Il y eut en ce temps-là un autre grand poëte, Alfred de Vigny, qui chanta sur des modes nouveaux des poëmes non priùs audita en France. Les grèves d'Écosse, terre d'Ossian, n'ont pas plus de mélodies dans leurs vagues que ses vers; et son Moïse a des coups de ciseau du Moïse de Michel-Ange. C'est de plus un de ces hommes sans tache qui se placent sur l'isoloir de leur poésie pour éviter le coudoiement des foules. Il faut regarder en haut pour les voir. Je l'aimai de l'amitié qu'on a pour un beau ciel. Il y a de l'éther bleu-vague et sans fond dans son talent.
Il y en eut un autre que j'aimai, qui m'aima, que j'aime encore et qui ne m'aime plus. C'est M. de Sainte-Beuve. On a raillé ses Consolations, poésies un peu étranges, mais les plus pénétrantes qui aient été écrites en français depuis qu'on pleure en France. Quant à moi, je ne puis les relire sans attendrissement. Attendrir, n'est-ce pas plus qu'éblouir? Si Werther avait écrit un poëme la veille de sa mort, ce serait certainement celui-là. C'est la poésie de la maladie; hélas! la maladie n'est-elle pas un état de l'âme pour lequel Dieu devait créer sa poésie et son poëte? Sainte-Beuve fut ce poëte de la nostalgie de l'âme sur la terre. Que les bien portants le raillent: quant à moi, je suis malade et je le relis.
Depuis, il a laissé les vers; il a donné à la prose des inflexions, des contours, des inattendus d'expression, des finesses et des souplesses qui rendent son style semblable à des chuchotements inarticulés entre des êtres dont la seule langue serait le tact.