«Celui-là chanta Dieu, les idoles le tuent!
Au mépris des petits les grands le prostituent.
Notre sang, disent-ils, pourquoi l'épargnas-tu?
Nous en aurions taché la griffe populaire!.....
Et le lion couché, lui dit avec colère
Pourquoi m'as-tu calmé? ma force est ma vertu!»
Va, brise, ô Phidias, ta dangereuse épreuve;
Jettes-en les débris dans le feu, dans le fleuve,
De peur qu'un faible cœur, de doute confondu.
Ne dise en contemplant ces affronts sur ma joue,
«Laissons aller le monde à son courant de boue,»
Et que faute d'un cœur, un siècle soit perdu!
Oui, brise, ô Phidias!... Dérobe ce visage
À la postérité, qui ballotte une image
De l'Olympe à l'égout, de la gloire à l'oubli;
Au pilori du temps n'expose pas mon ombre!
Je suis las des soleils, laisse mon urne à l'ombre:
Le bonheur de la mort, c'est d'être enseveli.
Que la feuille d'hiver au vent des nuits semée,
Que du coteau natal l'argile encore aimée
Couvrent vite mon front moulé sous son linceul,
Je ne veux de vos bruits qu'un souffle dans la brise,
Un nom inachevé dans un cœur qui se brise!
J'ai vécu pour la foule, et je veux dormir seul.
XXXIII
Balzac, à cette époque, épanchait, en éclats de voix et de grands gestes, un feu d'esprit accumulé pendant des semaines de solitude et de silence dans je ne sais quel antre de Paris, où il dérobait son temps aux importuns, son lit et sa table de travail à ses créanciers. Son éloquence était plus originale que juste. Il avait, sur toute chose, des idées solitaires, c'est-à-dire en contradiction avec le sens vulgaire de ce bas monde, qu'on appelle le bon sens, dont il est aussi dangereux d'être trop loin que d'être trop près sur cette terre. On voyait que le jugement était moins sûr que l'imagination n'était vaste dans cette création. Balzac était un sublime miroir, qui retrace tout, mais qui ne sait pas ce qu'il retrace.
Son extérieur était aussi inculte que son génie. C'était la figure d'un élément: grosse tête, cheveux épars, sur son collet et sur ses joues comme une crinière que le ciseau n'émondait jamais, traits obtus, lèvres épaisses, œil doux mais de flamme, costume qui jurait avec toute élégance, habit étriqué sur un corps colossal, gilet débraillé, linge de gros chanvre, bas bleus, souliers qui creusaient le tapis, apparence d'un écolier en vacances qui a grandi pendant l'année et dont la taille fait éclater les vêtements. Voilà l'homme qui écrivait à lui seul une bibliothèque de son siècle, le Walter Scott de la France, non le Walter Scott des paysages et des aventures, mais, ce qui est bien plus prodigieux, le Walter Scott des caractères, le Dante des cercles infinis de la vie humaine, le Molière de la comédie lue, moins parfait, mais aussi créateur et plus fécond que le Molière de la comédie jouée.
Pourquoi le style en lui n'égale-t-il pas la conception? la France aurait deux Molières, et le plus grand ne serait pas le premier.
XXXIV
C'est dans le cours de ces dernières années de la restauration et de ces premières années du règne illettré de 1830 que je fus ébloui ou attiré tour à tour par cette foule de noms éclatants où s'égarent les souvenirs, tant l'esprit, le talent, le génie, y font foule: Casimir Delavigne; Augustin Thierry; Michelet, le Shakspeare du récit, qui introduit la comédie dans l'histoire; Rémusat; Mignet; Alexandre Soumet; Aimé-Martin, qui aurait mérité la gloire par sa passion des lettres; Henri Martin, qui change les chroniques en histoire; les deux Deschamps; Ozanam, qui traduisait la métaphysique du Dante; Boulay-Paty, qui traduisait l'amour et le platonisme de Pétrarque; Musset, le Corrége du coloris sur les dessins trop voluptueux de l'Albane; Alphonse Karr, le Sterne du bon sens et du bon cœur; Méry et Barthélemy, deux improvisateurs en bronze qui ont fait faire à la langue des miracles de prosodie; Laprade, qui donne à la poésie religieuse et philosophique la sérénité splendide des marbres de Phidias; Autran, qui chante la mer comme un Phocéen et la campagne comme Hésiode; Lacretelle l'historien, qui devint poëte avec les années sous les arbres de son jardin voisin du mien, comme le bois de l'instrument à corde qui devient plus sonore et plus harmonieux en vieillissant; Ségur, le poëte épique de la campagne de Russie; Dargaud, le second Ronsard de Marie Stuart; Barbier, dont l'ïambe vengeur, en 1830, dépasse en virilité l'ïambe d'André Chénier à l'échafaud; Saint-Marc Girardin, un de ces esprits délicats qui se trempent au feu des révolutions et qui passent de plain-pied d'une chaire à une tribune, transportant l'homme de lettres dans l'homme politique et l'homme politique dans l'homme de lettres en les grandissant tous les deux; une foule d'autres, dont je n'ai pas le droit de parler parce que je ne les ai connus que par leurs noms, ou que j'ai trop aimés pour que j'en parle sans partialité! Est-ce là de l'indigence dans un quart de siècle?