«C'en est fait!» m'écriai-je en me réveillant, «j'ai trouvé mon poëme!» Et ce n'était pas seulement mon poëme que j'avais cru trouver; c'était le jour ou plutôt le crépuscule de ce monde de vérités que la Providence fait flotter toujours à portée, mais toujours un peu au-dessus de notre intelligence, comme le père fait flotter le fruit au-dessus de la taille de son enfant pour lui faire lever ses petites mains jusqu'à l'arbre, et pour le faire grandir par l'effort jusqu'à la branche.

Création, théogonie, histoire, vie et mort, phases primitives, successives et définitives de l'esprit, destinée de tous les êtres animés, de l'âme humaine d'abord, puis de celle de l'insecte, puis de celle des soleils, puis de celle de ces myriades d'esprits invisibles, mais évidents, qui comblent le vide entre Dieu et le néant, qui pullulent dans ses rayons, et qui sont, je n'en doute pas, aussi divers et aussi multipliés que les atomes flottants qui nous apparaissent dans un rayonnement de soleil; je crus tout comprendre; et, en effet, je compris tout ce que Dieu permet de comprendre à une de ses plus infimes intelligences.

Et une grande joie, une joie que je n'avais jamais goûtée avant, que je n'ai jamais goûtée depuis, se répandit dans tout mon être. Je croyais m'être approché autant qu'il était en moi du foyer de la vérité; je n'en entrevoyais pas seulement la lueur, qui m'éblouissait, j'en sentais la chaleur, qui me descendait de l'esprit au cœur, du cœur aux sens; j'étais ivre d'intelligence, s'il est permis d'associer ces deux mots.

XIV

En un instant mon poëme épique fut conçu. Je me supposai assistant, comme un barde de Dieu, à la création des deux mondes matériel et moral. Je pris deux âmes émanées le même jour, comme deux lueurs, du même rayon de Dieu: l'une mâle, l'autre femelle, comme si la loi universelle de la génération par l'amour, cette tendance passionnée de la dualité à l'unité, était une loi des essences immatérielles de même qu'elle est la loi des êtres matériels animés (et qui est-ce qui n'est pas animé dans ce qui vit pour se reproduire?). Je lançai ces deux âmes sœurs, mais devenues étrangères l'une à l'autre, dans la carrière de leur évolution à travers les modes de leur vie renouvelée. Je les suivis d'un regard surnaturel et éternel dans les principales transfigurations angéliques ou humaines qu'elles avaient à subir dans les mondes supérieurs et inférieurs, se rencontrant quelquefois, sans se reconnaître jamais complétement, de sphère en sphère, d'âge en âge, d'existence en existence, de vie en mort et de mort en renaissance, dans le ciel et sur la terre. Puis, après ces douze ou vingt transfigurations accomplies, qui tantôt les rapprochaient de Dieu par leurs vertus, tantôt les en éloignaient par leurs fautes, en même temps que ces vertus ou ces fautes les rapprochaient aussi ou les séparaient davantage l'une de l'autre, je les réunissais enfin dans l'unité de l'amour mutuel et de l'amour divin, à la source de vie, de sainteté et de félicité d'où tout émane et où tout remonte par sa gravitation naturelle vers le souverain bien et le souverain beau, l'Être parfait, l'Être des êtres, Dieu.

Chaque scène de ce drame sacré était empruntée à la terre ou aux autres planètes de l'espace, et les décorations poétiques changeaient ainsi, au gré du poëte, comme l'époque, les événements, les personnages. Le poëme s'ouvrait aux portes de l'Éden et se terminait à la fin de la terre par l'explosion du globe, rendant toutes ses âmes purifiées, divinisées par la miséricorde de Dieu, et lançant ses gerbes de feu dans le firmament comme les flammèches d'un bûcher qui se consume lui-même après l'holocauste accompli.

On comprend quelle richesse, et quelle variété, et quel pathétique, et quel mystère un pareil texte d'épopée fournissait au poëte, s'il y avait eu un poëte, ou si j'avais été moi-même ce poëte digne de concevoir et de rendre en chants une pareille inspiration. Mais je n'étais qu'un enfant essayant de souffler des étoiles au lieu de souffler ses bulles de savon. Mon poëme, après que je l'eus contemplé quelques années, creva sur ma tête comme une de ces bulles de savon colorées, en ne me laissant que quelques gouttes d'eau sur les doigts, ou plutôt quelques gouttes d'encre, car la Chute d'un Ange, Jocelyn, le Poëme des Pécheurs, que j'ai perdu dans mes voyages, et quelques autres ébauches épiques que j'ai avancées, puis suspendues, sont de ces gouttes d'encre. Ces poëmes étaient autant de chants épars de mon épopée de l'âme. Je possédais dans ma pensée le fil conducteur à travers ces ébauches, et je comptais les relier à la fin les unes aux autres par cette unité des deux mêmes âmes, toujours égarées, toujours retrouvées, toujours suivies de l'œil et de l'intérêt, dans leur Divine Comédie, à travers la vie, la mort, jusqu'à l'éternelle vie!

XV

Ce poëme avait quelque analogie lointaine avec la Divine Comédie du Dante. Il y a néanmoins cette différence: c'est que l'intérêt est impossible dans le plan du Dante, attendu que son poëme n'est qu'un spectacle auquel il assiste sans y prendre part, une espèce de revue rapide des supplices de quelques ombres de ses ennemis. Les personnages passent comme des fantômes sous le fouet des démons et sous l'œil du poëte; l'intérêt, sans cesse morcelé et interrompu, passe avec eux et ne laisse qu'un éblouissement dans l'imagination; tandis que, dans l'épopée telle que je la concevais, l'intérêt attaché aux mêmes âmes dans des péripéties diverses ne se rompait qu'à leur réunion définitive et à leur béatitude éternelle. Il ne manquait, je le répète, à mon épopée qu'une chose: le poëte.

Le Dante ou le Tasse, ou Pétrarque pouvaient, peut-être, exécuter cette épopée de l'âme, seul sujet qui reste; mais il n'y avait en moi, disciple trop dégénéré de ces grands hommes, que la force de rêver une telle conception sans la puissance de l'enfanter.