La politique, hélas! voilà notre misère.
Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire.
Être rouge ce soir, blanc demain, ma foi, non.
Je veux, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire.
Si deux noms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre,
Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.
Charmante plaisanterie, triste symbole d'une foi absente qui ne donne aucune unité, aucune spiritualité, aucun but grandiose, aucune tendance même perceptible au génie; ces mœurs délicieuses, mais toujours légères, sont des osselets avec lesquels un enfant joue sur les deux seuils de la vie. Une philosophie manque donc à ce poëte pour être un homme fait de la littérature.
La troisième condition, un caractère, ne lui a pas moins manqué. Si l'on entend par ce mot une nature saine, bonne, honnête, tendre même et capable de tous les excellents sentiments du cœur et de l'esprit dans la vie privée; non, ce caractère-là n'a pas manqué au poëte, c'est pour cela même qu'il fut aimé, et qu'il sera pleuré: sa physionomie seule révélait un homme de bien. Mais si l'on entend par caractère cette solidité de membres, cet aplomb de stature, cette énergie de pose qui font qu'un homme se tient debout contre les vents de la vie et qu'il marche droit à pas réguliers dans les sentiers difficiles, vers un but humain ou divin placé au bout de notre courte carrière humaine; non, Alfred de Musset ne reçut pas de la nature et ne conquit pas par l'éducation ce caractère, seul lest qui empêche le navire de chavirer dans le roulis des vagues. Son âme, qui n'était que grâce, flexibilité et souplesse comme son talent, s'inclinait à tout vent de l'imagination. Il n'y avait en lui de solide que ce qu'on entend par l'honnête homme: tout le reste était d'un enfant; ses fautes même dont on a trop parlé n'étaient que des enfantillages. C'étaient des fautes de tempérament, ce ne furent jamais des vices de cœur.
Mais enfin pour être vrai il faut reconnaître que l'absence de ces trois conditions qui font seules la grande poésie: l'amour, la foi, le caractère, lui manquent comme elles manquèrent à un homme du dix-septième siècle avec lequel il a une lointaine ressemblance, la Fontaine. Il faut reconnaître de plus que l'absence de ces trois conditions qui n'ont pas empêché la Fontaine d'être ce qu'on appelle immortel, mais qui l'ont empêché d'être moral, il faut reconnaître, disons-nous, que l'absence totale de ces trois conditions de l'homme a porté un préjudice immense au poëte; il faut reconnaître que l'absence de ces trois qualités donne à l'ensemble des œuvres de Musset quelque chose de vide, de creux, de léger dans la main, d'incohérent, de sardonique, d'éternellement jeune, et par conséquent de souvent puéril et de quelquefois licencieux qui ne satisfait pas la raison, qui ne vivifie pas le cœur autant que ses œuvres séduisent et caressent l'esprit.
Enfin il faut reconnaître qu'il y a dans ces éternels enjouements, dans cette folle ironie des choses graves: amour, beauté, religion, chasteté des mœurs, dévouement à ses opinions, quelque chose qui fait une impression pénible même à l'imagination. Cette impression est tout à fait semblable à celle que fait, dans un bain d'Orient, le baigneur qui vous verse une pluie d'eau froide sur la poitrine, après vous avoir plongé dans l'eau tiède et parfumée du bassin de marbre. On a froid et chaud tout ensemble, on ne sait si l'on doit s'épanouir ou frissonner.
Pour moi j'avoue (mais c'est sans doute un tort de ma nature un peu trop sensible aux impressions de l'air ambiant), j'avoue que c'est surtout cette ironie moqueuse, cette caresse à rebrousse-poil, ce chaud et froid de ses vers, cette profanation du sentiment qui m'ont rendu moins sensible que je ne devais l'être au mérite incomparable des ouvrages légers de cet émule en poésie.
Dirai-je ici toute ma pensée? Il m'est arrivé souvent, en fermant avec humeur le volume de Don Juan de Byron, les facéties presque toujours sacriléges de Heine, et quelquefois les poésies trop juvéniles et trop rabelaisiennes de Musset, il m'est arrivé, dis-je, de comparer l'impression que j'avais reçue dans ces volumes léthifères à une Morgue de la pensée où l'on va, pour les reconnaître, contempler avec répugnance et dégoût les choses mortes et décomposées du cœur humain! Il me semblait que j'entendais la voix ricaneuse de don Juan, ou la voix plus grinçante de Heine le poëte réprouvé de cette école, nous dire, en se faisant une joie de notre horreur: Tenez, regardez votre idéal: Ici la jeunesse, ici la beauté, ici l'innocence, ici l'amour, ici la pudeur, ici la vertu, ici la piété, ici la poésie, cette fleur de l'âme! ici l'héroïsme trompé par la fortune! Les voilà, mais les voilà tués! les voilà trouvés dans la rue après une nuit de carnaval! les voilà tout salis de boue et de lie! les voilà honteux, même après leur mort, de leur nudité! Et, pour que le spectacle soit plus funèbre et que l'ironie des poëtes soit plus sanglante: Regardez! voilà, sous le vestibule de cette Morgue de l'âme, une statue du rire qui grimace la volupté en face de la mort et qui vous encourage du doigt à vous moquer des plus belles et des plus tristes choses de la vie!
Pardon de cette image, mais il ne s'en présente pas d'autre sous ma main pour peindre cet attrait mêlé de répulsion qui me saisit en lisant ces poésies renversées qui placent l'idéal en bas au lieu de le laisser où Dieu l'a placé, dans les hauteurs de l'âme et dans les horizons du ciel. Est-ce là ce qu'on éprouve en lisant l'Arioste? Non! le franc rire n'est pas le ricanement.