«Jusque-là il n'avait point été question de moi, et on n'imaginait pas que je dusse y représenter un rôle; mais me trouvant présente aux récits que M. Racine venait faire à Mme de Maintenon de chaque scène à mesure qu'il les composait, j'en retenais des vers; et comme j'en récitai un jour à M. Racine, il en fut si content qu'il demanda en grâce à Mme de Maintenon de m'ordonner de faire un personnage, ce qu'elle fit. Mais je ne voulus point de ceux qu'on avait déjà destinés, ce qui l'obligea de faire, pour moi, le prologue de sa pièce. Cependant, ayant appris, à force de les entendre, tous les autres rôles, je les jouai successivement, à mesure qu'une actrice se trouvait incommodée: car on représenta Esther tout l'hiver; et cette pièce qui devait être renfermée dans Saint-Cyr, fut vue plusieurs fois du roi et de toute la cour, toujours avec le même applaudissement.

«Des applications particulières, ajoute-t-on, contribuèrent encore au succès de la tragédie d'Esther: ces jeunes et tendres fleurs transplantées étaient représentées par les demoiselles de Saint-Cyr.» La Vasthi, comme dit Mme de Caylus, avait quelque ressemblance avec Mme de Montespan. Cette Esther, qui a puisé ses jours dans la race proscrite par Aman, avait aussi sa ressemblance avec Mme de Maintenon née protestante.

XX

Le succès fut immense; on peut le mesurer aujourd'hui aux exclamations de Mme de Sévigné, qui jusque-là, n'avait pas été favorable à Racine:

«Toutes les personnes de la cour, écrit-elle à sa fille, sont charmées d'Esther. M. le prince de Condé a pleuré. Mme de Maintenon et huit jésuites, dont était le père Gaillard, ont honoré de leur personne la dernière représentation. Enfin c'est le chef-d'œuvre de Racine. Il s'est surpassé: il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses; il est pour les choses saintes comme il était pour les profanes. L'Écriture sainte est suivie exactement, tout est beau, tout est grand, tout est écrit avec sublimité!»

Mme de la Fayette, femme d'un goût sûr, parle avec le même sentiment, mais avec plus de sang-froid, de l'effet d'Esther sur la cour et sur le public; mais on voit qu'elle en attribue le succès à la passion des applications religieuses et politiques qui en étaient faites ouvertement à la cour:

«Ce succès ne se comprend pas, car il n'y eut ni petit ni grand qui n'y voulût aller; et ce qui devait être regardé comme une comédie de couvent, devint l'affaire la plus sérieuse de la cour. Les ministres, pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittaient leurs affaires les plus pressées. À la première représentation où fut le roi, il n'y mena que les principaux officiers qui le suivent à la chasse. La seconde fut consacrée aux personnes pieuses, telles que le père Lachaise, et douze ou quinze jésuites auxquels se joignit Mme de Miramion, et beaucoup d'autres dévots et dévotes; ensuite elle se répandit aux courtisans. Le roi crut que ce divertissement serait du goût du roi d'Angleterre; il l'y mena et la reine aussi. Il est impossible de ne point donner de louanges à la maison de Saint-Cyr et à l'établissement; aussi ils ne s'y épargnèrent pas, et y mêlèrent celles de la comédie.» La maréchale d'Estrées, qui n'avait pas loué Esther, fut obligée de se justifier de son silence comme d'un crime. Le carême de 1689 interrompit les représentations d'Esther; elles furent reprises le 5 janvier de l'année suivante; et dans le cours de ce mois il y en eut cinq qui furent aussi brillantes que les premières.

Nous ne jetterons qu'un coup d'œil rapide sur cette idylle héroïque et sacrée d'Esther, qui n'est remarquable que parce qu'elle est la première inspiration originale et biblique de Racine, et le premier prélude à son style sacré.

Le prologue, récité devant le roi et sa cour par une des jeunes élèves de Saint-Cyr, respire tout entier la religieuse nouveauté de ce style. C'est la piété qui parle par la bouche de Mme de Caylus.

LA PIÉTÉ.