Hé bien?
JOAS.
Pour quelle mère!
.........
.........
On conçoit la fureur d'Athalie à cette réponse; elle se retire pour aller préparer la vengeance contre les chefs lévites instigateurs de ce dangereux enfant. Le chœur, cette fois, fait partie lyrique du drame; il chante, dans des strophes enfantines et pieuses, les bonheurs de l'innocence, la protection de Dieu sur les siens, sa vengeance sur ses ennemis. Racine s'y rapproche, autant que les temps et la langue le permettent, de la componction de David. Il est véritablement le David chrétien.
XX
Au troisième acte, le ministre d'Athalie, Mathan, vient pour arracher du temple l'enfant, terreur de la reine. Il dévoile à son confident les voies par lesquelles il est parvenu au pouvoir. Racine ici fait parler Machiavel dans la langue de Tacite. Écoutez, vous qui connaissez les ambitieux de cour ou de popularité; est-ce Séjan qui parle?
Qu'est-il besoin, Nabal, qu'à tes yeux je rappelle
De Joad et de moi la fameuse querelle,
Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir;
Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon désespoir?
Vaincu par lui, j'entrai dans une autre carrière,
Et mon âme à la cour s'attacha tout entière.
J'approchai par degrés de l'oreille des rois,
Et bientôt en oracle on érigea ma voix.
J'étudiai leur cœur, je flattai leurs caprices;
Je leur semai de fleurs le bord des précipices;
Près de leurs passions rien ne me fut sacré;
De mesure et de poids je changeais à leur gré.
Autant que de Joad l'inflexible rudesse
De leur superbe oreille offensait la mollesse,
Autant je les charmais par ma dextérité,
Dérobant à leurs yeux la triste vérité,
Prêtant à leurs fureurs des couleurs favorables,
Et prodigue surtout du sang des misérables.
Enfin au dieu nouveau qu'elle avait introduit
Par les mains d'Athalie un temple fut construit.
Jérusalem pleura de se voir profanée;
Des enfants de Lévi la troupe consternée
En poussa vers le Ciel des hurlements affreux.
Moi seul, donnant l'exemple aux timides Hébreux,
Déserteur de leur loi, j'approuvai l'entreprise,
Et par là de Baal méritai la prêtrise.
Par là je me rendis terrible à mon rival;
Je ceignis la tiare, et marchai son égal.
Toutefois, je l'avoue, en ce comble de gloire,
Du Dieu que j'ai quitté l'importune mémoire
Jette encore en mon âme un reste de terreur,
Et c'est ce qui redouble, et nourrit ma fureur.
Heureux si, sur son temple achevant ma vengeance,
Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance,
Et, parmi les débris, le ravage et les morts,
À force d'attentats perdre tous mes remords!...
Mais voici Josabeth.
Josabeth refuse Éliacin à Athalie; le grand-prêtre, à sa vue, laisse éclater sa colère en imprécations célestes. Il rejette tous les secours humains que la faiblesse maternelle de Josabeth lui suggère pour sauver l'enfant. Il passe en revue les femmes, les vieillards, les lévites. L'inspiration le saisit à la vue de cette faiblesse derrière laquelle il voit tout à coup la force de Dieu. Ici Talma se transfigura véritablement en prophète; on crut voir la lueur divine se répandre comme une losange de foudre sur les traits de son visage et jusque sur les plis de ses draperies.