Voilà ce qui nous distingue et ce qui distingue la France de ceux qui se sont appelés hier les romantiques, et qui s'appellent aujourd'hui les réalistes; deux hérésies pleines de talents égarés, mais qui, en rentrant dans la vérité, feront faire de nouvelles conquêtes à la religion du goût et des lettres. Ces hérésiarques ne veulent que l'émotion, ils oublient que l'émotion par le laid s'appelle tout simplement l'horreur. Nous voulons, nous, de l'émotion et du beau. Voilà pourquoi Shakspeare est leur idole, et pourquoi Racine est notre orgueil.

Quand nous ne voudrons qu'être émus, nous irons au pied d'un échafaud, et nous regarderons tomber la tête d'un supplicié sous le couteau qui glisse et qui tue; mais quand nous voudrons de l'émotion par le beau, nous irons assister à Athalie, écrite par Racine, récitée par Talma ou par Mlle Rachel.

Ajoutons que dans Athalie ce n'est pas seulement le beau qui émeut l'esprit, c'est le divin qui pénètre le cœur. Ainsi Racine, pour qui Athalie fut un acte de foi plus qu'une œuvre d'art, n'est pas seulement arrivé à la beauté, ce ravissement de l'intelligence, mais à la sainteté, ce ravissement de l'âme.

Glorifions-nous donc à jamais d'être d'une nation qui a produit Racine, et de parler une langue où l'on a pu écrire Athalie.

Lamartine.

COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE

XVe ENTRETIEN.

3e de la deuxième Année.

ÉPISODE.

Dans les derniers jours de l'automne qui vient de finir j'allai assister seul aux vendanges d'octobre, dans le petit village du Mâconnais où je suis né. Pendant que les bandes de joyeux vendangeurs se répondaient d'une colline à l'autre par ces cris de joie prolongés qui sont les actions de grâce de l'homme au sillon qui le nourrit ou qui l'abreuve, pendant que les sentiers rocailleux du village retentissaient sous le gémissement des roues qui rapportaient, au pas lent des bœufs couronnés de sarments en feuilles, les grappes rouges aux pressoirs, je me couchai sur l'herbe, à l'ombre de la maison de mon père, en regardant les fenêtres fermées, et je pensai aux jours d'autrefois.