Je partis seul, suivi de mes trois chiens. Je franchis rapidement la plaine déjà ondulée qui sépare les bords de la Saône de la chaîne des hautes montagnes noires derrière lesquelles se creuse la vallée de Saint-Point.

Quand j'arrivai au pied de ces montagnes, je mis la jument au petit pas. La journée était une journée d'automne, indécise, comme la saison, entre la mélancolie et la splendeur, entre la brume et le soleil. Quelques brouillards sortaient, comme des fumées d'un feu de bûcherons, des gorges hautes entre les troncs des sapins; ils flottaient un moment sur les prés en pente au bord des bois; puis, aussitôt roulés par le vent en ballots légers de vapeurs, ils s'enlevaient, m'enveloppaient un moment d'une draperie transparente, et s'évaporaient en montant toujours, et en laissant quelques gouttes d'eau sur les crins de mon cheval. Mais, au-dessus des premières rampes, toute lutte entre la brume du matin et l'éclat du midi cessa. Le soleil avait bu toute l'humidité de la terre; les cimes nageaient dans l'été. Un vent du midi tiède, sonore, méditerranéen, prélude voluptueux d'équinoxe, soufflait de la vallée du Rhône, avec les murmures et les soubresauts alternatifs des lames bleues de la mer de Syrie, qui viennent de minute en minute heurter et laver d'écume les pieds du Liban. Je savais que ce vent venait en effet de là; il n'y avait que quelques heures qu'il avait soufflé dans les cèdres et gémi dans les palmiers; il me semblait entendre encore, et presque sans illusion d'oreille, dans ses rafales chaudes, les palpitations de la voile des grands mâts, le tangage des navires sur les hautes vagues, le bouillonnement de l'écume retombant de la proue, comme de l'eau qui frémit sur un fer chaud, quand la proue se relève du flot, les sifflements aigus quand on double un cap, les clapotements du bord, et les coups sourds et creux de la quille des chaloupes, quand le pêcheur les amarre contre les écueils de Sidon.

Un petit hameau, tout semblable à un village aride et pyramidal d'Espagne ou de Calabre, s'échelonnait au-dessus de moi avec ses toits étagés en gradins de tuiles rouges, et avec son clocher de pierre grise, bronzée du soleil. Sa cloche, dont on voyait le branle et la gueule à travers les ogives de la tour, et dont on entendait rugir et grincer le mécanisme de poutres et de solives, sonnait l'Angelus du milieu du jour, et l'heure du repas aux paysans dans le champ et aux bergers dans la montagne. Des fumées de sarments sortaient de deux ou trois cheminées, et fuyaient chassées sous le vent comme des volées de pigeons bleus. Ce village était le mien, le foyer de mon père après les orages de la première révolution, le berceau de nous tous, les enfants de ce nid maintenant désert.

Je passai devant la porte de ma cour sans y entrer; je suivis, sans lever la tête, le pied du mur noir et bossué de pierres sèches qui borde le chemin et qui enclot le jardin; je n'osai pas m'arrêter même à l'ombre de sept à huit platanes et de la tonnelle de charmille qui penchent leurs feuilles jaunes sur le chemin. J'entendais les voix dans l'enclos: je savais que c'étaient les voix d'étrangers venus de loin pour acheter le domaine, qui arpentaient les allées encore empreintes de nos pas, qui sondaient les murs encore chauds de nos tendresses de famille, et qui appréciaient les arbres, nos contemporains et nos amis, dont l'ombre et les fruits allaient désormais verdir et mûrir pour d'autres que pour nous!...

Je baissai le front pour ne pas être aperçu par-dessus le mur, et je gravis sans me retourner la montagne de bruyères et de buis qui domine ce village. Je tournai un cap de roche grise où se plaisent les aigles, où se brise toujours le vent, même en temps calme; il me cacha la maison, et je m'enfonçai dans d'autres gorges où le son même de sa cloche ne venait plus me frapper au cœur.

Après avoir marché ou plutôt gravi environ une heure dans les ravins de sable rouge, à travers des bruyères et sous les racines d'immenses châtaigniers qui s'entrelacent comme des serpents endormis au soleil, j'arrivai au faîte de la chaîne de ces montagnes. Il y a là, au point étroit et culminant de ce col ou de ce pertuis, comme on dit dans le Valais et dans les Pyrénées, une arête de quelques pas d'étendue. On ne monte plus et l'on ne descend pas encore; on plonge à son gré ses regards, selon qu'on se retourne au levant ou au couchant, sur l'immense plaine du Mâconnais, de la Bresse et de la Saône, ou sur les noires et profondes vallées de Saint-Point, sur les cimes entre-croisées, les pentes ardues et les défilés rocheux, arides ou boisés, qui s'amoncellent ou glissent vers le creux du pays.

Toutes les fois qu'il est arrivé à ce sommet, le passant, essoufflé, fait une courte halte, et ne peut retenir un cri d'admiration. L'âne, le mulet et le cheval eux-mêmes connaissent ce panorama de Dieu. Ils y ralentissent le pas sans qu'on retire la bride, et baissent la tête pour flairer la vallée, et pour brouter quelques touffes d'herbe brûlée par le vent sur le bord du ravin.

Ma jument se souvint de la place et de la halte: elle me laissa un moment regarder en arrière. Il y aurait de quoi regarder tout le jour. Les cônes aigus des montagnes pelées du Mâconnais et du Beaujolais, groupés à droite et à gauche comme des vagues de pierre sous un coup de vent du chaos; sur leurs flancs, de nombreux villages; à leurs pieds, une immense plaine de prairies semées d'innombrables troupeaux de vaches blanches, et traversées par une large ligne aussi bleue que le ciel, lit serpentant de la Saône, sur lequel flotte, de distance en distance, la fumée des navires à vapeur; au delà, une terre fertile, la Bresse, semblable à une large forêt; plus loin, un premier cadre régulier de montagnes grises, muraille du Jura qui cache le lac Léman; enfin, derrière ce contre-fort des montagnes du Jura, qui ressemblent d'ici au premier degré d'un escalier dressé contre le ciel, toute la chaîne des Alpes depuis Nice jusqu'à Bâle, et au milieu le dôme blanc et rose du mont Blanc, cathédrale sublime au toit de neige qui semble rougir et se fondre dans l'éther, et devenir transparente comme du sable vitrifié sous le foyer du soleil, pour laisser entrevoir, à travers ses flancs diaphanes, les plaines, les villes, les fleuves, les mers et les îles d'Italie.

Après avoir effleuré et touché cela d'un long coup d'œil, envoyé du cœur une pensée, un souvenir, une adoration à chaque lieu et à chaque pan de ce firmament, je descendis par un sentier rapide et sombre, bordé d'un côté de forêts, de l'autre de prés ruisselants de sources, le revers de la chaîne que je venais de franchir. On n'a pendant longtemps devant les yeux d'autre horizon que des croupes de montagnes confuses, noires de sapins, ici ébréchées, là amoindries et comme usées par le frôlement des vents et des pluies. Ce sont les montagnes du Charolais, qui séparent l'Auvergne des Alpes. Ces collines, par leur engencement, leur étagement, la mobilité des ombres qu'elles se renvoient les unes les autres sur leurs flancs, du jour qu'elles se reflètent, par leur transparence au sommet, et les couches d'or que les rayons glissants du soleil y mêlent à la fleur déjà dorée des genêts, m'ont toujours rappelé les montagnes de la Sabine près de Rome, qu'aimait tant Horace; depuis que j'ai vu la Grèce, elles me représentent davantage les cimes rondes et à grandes échancrures des montagnes de la Laconie et de l'Arcadie. Quelquefois je m'arrête pour écouter si les vagues de la mer d'Argos ne bruissent pas à leurs pieds.

À mesure que je descendais, la petite vallée dont je suivais le lit se creusait plus profondément devant moi, se cachait sous plus de hêtres et de châtaigniers, murmurait de plus de ruisseaux dans ses ravines, et, s'ouvrant davantage sur ses deux flancs, me laissait déjà apercevoir une plus large étendue et une plus creuse profondeur de la vallée de Saint-Point, dans laquelle elle vient aboutir. À l'endroit où ce ravin s'ouvre enfin tout à fait, et où on le quitte pour descendre en serpentant les flancs de la vallée principale, il y a un tournant du chemin qui serre le cœur, et qui fait toujours jeter un cri de joie ou d'admiration. À la droite, on compte neuf ou dix châtaigniers aussi vieux et aussi vénérés que ceux de Sicile; ils rampent, plutôt qu'ils ne se dressent, sur une pente de mousse et de gazon tellement rapide, que leurs feuilles et leurs fruits, en tombant, roulent loin de leurs racines au moindre vent jusqu'au fond d'un torrent. On ne voit pas ce torrent; on l'entend seulement à cinq ou six cents pas sous leur nuit de verdure. À la gauche, on descend du regard, de chalets en chalets et de bocage en chaume, jusqu'au fond d'une vallée un peu sinueuse, au milieu de laquelle on aperçoit sur un mamelon entouré de prés, voilées d'ombres, adossées à des bois, isolées des villages, baignées d'un ruisseau, deux tours jaunâtres, dorées du soleil: c'est mon toit.