On appelle ici coquetier un homme qui va de chaumière en chaumière et de verger en verger acheter des œufs, des prunes, des pommes, des petites poires sauvages, des châtaignes; qui en remplit les paniers de ses ânes, et qui va les revendre avec un petit bénéfice aux portes des églises, après vêpres, dans les villages voisins.

Ce coquetier des montagnes était déjà vieux et cassé dans mon enfance. Je le croyais couché depuis longues années sous une de ces pierres de granit couvertes de mousse, qui parsemaient comme des tombes son petit champ d'orge et de folle avoine autour de son haut chalet. Il avait dès ce temps-là les yeux chassieux; ma mère lui donnait, pour fortifier sa vue, de petites fioles où elle recueillait les pleurs de la vigne, séve du cep qui sue au printemps une sueur balsamique ayant, dit-on, la vertu sans avoir les vices du vin. Maintenant plus qu'octogénaire, il paraissait tout à fait aveugle, car il tenait une de ses mains en entonnoir sur ses yeux fixés vers le soleil, comme pour y concentrer quelque sentiment de ses rayons; de l'autre main il palpait une à une les pierres amoncelées du petit mur à hauteur d'appui qui bordait le sentier, comme pour reconnaître la place où il se trouvait sur le chemin.

«Rassurez-vous, père Dutemps!» lui criai-je en me rapprochant de lui; «j'ai repris le cheval: il ne fera ni peur à votre âne, ni mal à vous.» Et je m'arrêtai à l'ombre d'un poirier sauvage, devant le pauvre homme.

«Vous me connaissez donc, puisque vous avez dit mon nom?» murmura l'aveugle. «Mais moi, je ne vous connais pas. C'est qu'il y a bien longtemps,» continua-t-il comme pour s'excuser, «que je ne puis plus connaître les hommes qu'à leur voix. Les arbres et les murs, oui; cela ne change pas de place; mais les hommes, non: cela va, cela vient, aujourd'hui ici, demain là; cela court comme de l'eau, cela change comme le vent; à moins de les voir, on ne sait pas à qui l'on parle, et je ne les vois plus. Par exemple, quand ils m'ont une fois parlé, je les reconnais toujours au son de leur voix: la voix, c'est comme une personne dans mon oreille. Mais je ne me souviens pas d'avoir jamais entendu la vôtre. Qui êtes-vous donc, si cela ne vous offense pas?»

—«Hélas! père Dutemps,» lui dis-je, «cela prouve que ma voix a bien changé, comme mon visage; car vous l'avez entendue bien souvent sous le vieux sorbier de votre cour, quand nous ramassions au pied de l'arbre les sorbes que la Madeleine votre femme faisait mûrir sur la paille, ou quand je rappelais les chiens courants de mon père au bord du grand bois, au-dessus de votre champ de blé noir.»

Il renversa sa tête en arrière, ôta son bonnet, d'où roulèrent sur ses joues des écheveaux de cheveux blancs et fins comme une toison, et il recula machinalement en arrière, à deux pas.

«Vous êtes donc monsieur Alphonse?» s'écria-t-il (les paysans de ces contrées ne savent de mes noms que celui-là). «Il n'y a que lui qui ait connu Madeleine, qui ait secoué le sorbier de la cour, qui ait rappelé les chiens des chasseurs pour leur rompre le pain de seigle devant la maison. Hélas! que Madeleine aurait donc de plaisir à le revoir, si elle vivait!» ajouta-t-il avec un accent de regret attendri.—«Oui, c'est moi, père Dutemps,» lui dis-je: «Donnez-moi votre main, que je la serre encore en reconnaissance des bons services que vous nous avez rendus, des bons fagots que vous nous avez brûlés, des bonnes galettes de sarrasin que vous nous avez cuites à votre feu, et de l'amitié que Madeleine, ses filles et vous, vous aviez pour notre mère et pour ses enfants! Il y a bien longtemps de cela; mais, voyez-vous, la mémoire dans les cœurs d'enfants, c'est comme la braise du foyer éteint pendant le jour dans la maison: cela tient la cendre chaude, et, quand la nuit vient, cela se rallume dès qu'on la remue!»

—«Est-ce possible? Quoi! c'est bien vous!» reprit-il avec un étonnement qui commençait à s'apaiser. «Ah! oui, il y a bien longtemps que vous n'étiez venu au pays, qu'on ne regardait plus fumer le château, qu'on n'entendait plus aboyer les chiens là-bas dans le grand jardin sous les tours, qu'on ne voyait plus passer les chevaux blancs qui portaient des dames et des messieurs dans les chemins à travers les prés! Ma fille me disait: «Le pays est mort; il semble que la cloche pleure au lieu de carillonner.» On disait aussi que vous ne reviendriez jamais; qu'il y avait eu du bruit là-bas; qu'on vous avait nommé un des rois de la république; et puis qu'on avait voulu vous mettre en prison ou en exil, comme sous la Terreur. Il est venu au printemps un colporteur qui vendait des images de vous dans le pays, comme celles d'un grand de la république; et puis il en est venu en automne qui vendaient des chansons contre vous, comme celles de Mandrin. J'ai bien pleuré quand ma fille m'a raconté cela un dimanche, en revenant de la messe. Est-ce bien possible, ai-je dit, que ce monsieur ait fait tous ces crimes? et que lui, qui n'aurait pas fait de mal à une bête quand il était petit, il ait fait couler le sang des hommes dans Paris, par malice? Et puis, quelques mois plus tard, on dit que ce n'était pas vrai; et puis, on n'a plus rien dit du tout.»

—«Hélas! père Dutemps,» lui ai-je répondu, il y a du vrai et du faux dans tous ces bruits de nos agitations lointaines qui sont montés jusqu'à ces déserts, comme le bruit du canon de Lyon y monte quand c'est le vent du midi, sans que l'on puisse savoir d'ici si c'est le canon d'alarme ou le canon de fête. On ne sait de même que longtemps après les révolutions si les hommes qui y ont été jetés sont dignes d'excuse ou de blâme. N'en parlons pas à présent. Je viens ici pour tout oublier pendant quelques jours à ce beau soleil, que le sang et les larmes des peuples ne ternissent pas. Je ne serai que trop tôt obligé, par mon devoir, de retourner où s'agite le sort des empires, et de me faire encore des misères et des inimitiés ici-bas, pour me faire un juge indulgent et compatissant là-haut; car, voyez-vous, chacun a son travail dans ce monde, et il faut l'accomplir à tout prix. Je suis bien las, mais je n'ai pas encore le droit de m'asseoir, comme vous, tout le jour au soleil contre un mur. Et qui sait s'il y aura un mur?... Mais vous, père Dutemps, parlons de vous. Demeurez-vous toujours seul là-haut dans cette petite chaumière, à une lieue de tout voisin, dans la bruyère, au bord du bois des hêtres? Quel âge avez-vous? Qui est-ce qui pioche pour vous la colline de sable? Qui est-ce qui bat les châtaignes? Qui est-ce qui soigne vos ânesses et vos chèvres? Depuis quand avez-vous perdu tout à fait la vue? Et comment passez-vous le temps que Dieu vous a mesuré plus large qu'aux autres hommes? car je crois que vous êtes le plus vieux de la vallée.»

—«J'ai quatre-vingts ans,» me répondit le vieillard. «Ma femme, la Madeleine, est morte il y a sept ans; elle était bien plus jeune que moi. Tous mes enfants sont morts, excepté la Marguerite, qui était la dernière de mes filles, et que vous appeliez la Pervenche des bois, parce qu'elle avait les yeux bleus comme ces fleurs qui croissent à l'ombre, vers la source; elle a été veuve à vingt-huit ans, et elle a refusé de se remarier pour venir me soigner et me nourrir dans la petite cabane là-haut, où elle est née et où elle restera jusqu'à ma mort; elle a une petite fille et un petit garçon, qui mènent les bêtes au champ, et qui continuent à servir mes pratiques d'œufs et de pommes. Ce petit commerce, dont nous leur laissons les gros sous pour eux, servira pour leur acheter des habits, du linge et une armoire quand ils seront en âge et en idée de se marier. Marguerite pioche le champ de pommes de terre et de sarrasin, ramasse le bois mort pour l'hiver; elle fait le pain de seigle; et moi je ne fais rien que ce que vous voyez, ajouta-t-il en laissant tomber ses deux mains sur ses genoux comme un homme oisif. Je garde l'âne, ou plutôt l'âne me garde quand les enfants n'y sont pas; car il est vieux pour un animal presque autant que je suis vieux pour un homme; il sait que je n'y vois pas, il ne s'écarte jamais trop des chemins; et quand il veut s'en aller, il se met à braire, ou bien il vient frotter sa tête contre moi tout comme un chien, jusqu'à ce que nous revenions ensemble à la cabane.»