C'est cette heureuse coïncidence de bonnes fortunes littéraires qui vit et qui fit naître Racine, c'est-à-dire la perfection incarnée de la langue poétique en France! Nous plaignons ceux qui ne sentent pas cette perfection de la langue dans un homme providentiel pour notre littérature. Mais aussi remarquez bien une chose: c'est que tous ceux qui lui reprochent d'être trop exclusivement français sont des critiques, des écrivains ou des poëtes, qui sont eux-mêmes trop étrangers dans leurs tendances poétiques et qui touchent, par quelques exagérations de leur génie, à ces vices et à ces excès du grec, du latin, de l'hébreu, de l'italien et surtout de l'espagnol, que Racine a su, avec un art sévère, corriger et exclure de la langue dans laquelle nous chantons pour nous et pour la postérité de la France.

C'est cette même coïncidence de religion achevée, de mœurs faites, de politique établie, de loisir national conquis par les armes, et de langue créée par le temps qui fait, comme nous le disions tout à l'heure, qu'un grand siècle se fait homme tout à coup dans un groupe prédestiné de grands hommes.

Ainsi, au moment dont nous vous entretenons, la monarchie s'était faite homme dans Louis XIV, la Bible s'était faite homme dans Bossuet, l'Évangile s'était fait homme dans Fénelon, la comédie s'était faite homme dans Molière, la langue poétique moderne s'était faite homme dans Racine. Athalie allait tomber de son génie, comme le fruit mûr tombe à son heure de l'arbre fertilisé par un sol, par une culture et par une saison de choix.

V

Nous ne voulons pas écrire ici la vie de Racine, malgré la corrélation intime qui, pour le regard clairvoyant du philosophe, existe entre le poëte et ses œuvres. Nous réservons cette vie que nous avons profondément étudiée pour la vie des grands hommes à laquelle nous travaillons dans un autre recueil. Toutefois nous en dirons assez ici pour faire bien comprendre la naissance et la perfection de l'œuvre d'Athalie à nos lecteurs.

Jean Racine était né à la Ferté-Milon, petite ville de l'ancienne province de Valois. Sa famille appartenait à cette vieille bourgeoisie française qui avait la distinction des mœurs de la noblesse sans en avoir les légèretés et les vices. Son père occupait un de ces modestes emplois publics du fisc royal, apanage habituel de ces familles. Son aïeul maternel remplissait un emploi de magistrature. Les deux familles étaient lettrées de profession, religieuses de cœur.

Une circonstance fortuite nourrit cette double disposition aux lettres et à la religion dans la maison. Une tante de l'enfant était religieuse dans cette célèbre maison de Port-Royal. Port-Royal était le berceau et le cénacle du jansénisme. Le jansénisme préoccupait gravement alors de la menace d'un schisme l'Église et le gouvernement de Louis XIV. Les jansénistes étaient les stoïciens du christianisme.

Les jésuites, leurs implacables ennemis, étaient beaucoup moins sévères. En hommes aussi politiques que religieux, ils redoutaient l'exagération de foi et de mœurs des jansénites. Cette exagération de foi et de mœurs aurait fini par révolter la faiblesse humaine et par réduire le christianisme à un petit groupe de chrétiens forcenés qui auraient damné le monde en sauvant quelques sectaires. Les jésuites appropriaient, avec un art consommé, la religion au temps, au pays, aux usages, aux vices même tolérés du prince et du peuple; ils négociaient, comme des diplomates accrédités à la fois au ciel et sur la terre, entre le Christ et le monde.

Cette profonde habileté de conduite leur avait valu, à la fin, la confiance absolue d'un roi qui avait besoin de foi pour son esprit et de tolérance pour ses faiblesses. Sa conscience était dans leurs mains. Ils la maniaient à leur fantaisie dans leurs intérêts et dans les intérêts de l'Église. Ils lui avaient ordonné de persécuter les religieux et les religieuses de Port-Royal. Louis XIV leur obéissait d'autant plus volontiers qu'un soupçon de révolte contre l'Église était à ses yeux un soupçon d'opposition contre la monarchie, et qu'un levain de républicanisme lui semblait caché dans ces doctrines d'obéissance à Dieu seul, de stoïcisme romain et de mépris de la persécution terrestre.

VI