J'étais heureux d'avoir retrouvé ce vieillard, comme un homme se réjouit, après un demi-siècle, de retrouver dans une bruyère les traces d'un sentier où il a passé dans ses beaux jours, et qu'il croyait effacées pour jamais. Chaque pas de mon cheval, en descendant des montagnes, me découvrait un pan de plus de la vallée, du village, des hameaux enfouis sous les noyers, de mes jardins, de mes vergers, de ma maison; mon œil s'éblouissait et s'humectait de reconnaissance en reconnaissance. De chaque site, de chaque toit, de chaque arbre, de chaque repli du sol, de chaque golfe de verdure, de chaque clairière illuminée par les rayons rasants du soleil couchant, un éclair, une mémoire, un bonheur, un regret, une figure, jaillissaient de mes yeux et de mon cœur, comme s'ils eussent jailli du pays lui-même. Je me rappelais père, mère, sœurs, enfance, jeunesse, amis de la maison, contemporains de mes jours de joie et de fête, arbres d'affection, sources abritées, animaux chéris, tout ce qui avait jadis peuplé, animé, vivifié, enchanté pour moi ce vallon, ces prairies, ces bois, ces demeures. Je secouais comme un fardeau importun, derrière moi, les années intermédiaires entre le départ et le retour; je rejetais plus loin encore l'idée de m'en séparer pour jamais. J'avais douze ans, j'en avais vingt, j'en avais trente; regards de ma mère, voix de mon père, jeux de mes sœurs, entretiens de mes amis, premières ivresses de ma vie, aboiements de mes chiens, hennissements de mes chevaux, expansions ou recueillements de mon âme tour à tour répandue ou enfermée dans ses extases, matinées de printemps, journées à l'ombre, soirées d'automne au foyer de famille, premières lectures, bégayements poétiques, vagues mélodies: tout se levait de nouveau, tout rayonnait, tout murmurait, tout chantait en moi comme ce chant de résurrection, comme l'Alleluia trompeur qu'entend Marguerite à l'église le jour de Pâques dans le drame de Gœthe. Mon âme n'était qu'un cantique d'illusions!

Je croyais retrouver, en entrant dans la cour et en passant le seuil, tout ce que le temps était venu en arracher. Si ce chant eût été noté dans des vers, il serait resté l'hymne de la félicité humaine, l'holocauste du bonheur terrestre rallumé dans le cœur de l'homme par la vue des lieux où il fut heureux!

Ce chant intérieur tombait peu à peu en approchant davantage. Ma vieille jument pressait le pas; elle gravissait le chemin creux qui monte du ruisseau vers le tertre du château; les jeunes étalons, les mères et les poulains qui paissaient dans les prés voisins accouraient au bruit de ses pas sur les pierres; ils passaient leurs têtes au-dessus des haies qui bordent le sentier, ils la saluaient de leurs hennissements et la suivaient derrière les buissons en galopant, comme pour faire fête à leur ancienne compagne de prairies.

Hélas! personne n'apparaissait au-devant de moi! les feuilles mortes du jardin que le vent et les torrents balayaient seuls, jonchaient les pelouses autrefois si vertes, et couvraient le seuil de la barrière entr'ouverte par laquelle on entre dans l'enclos. Un seul vieux chien invalide se traîna péniblement à ma rencontre, et poussa quelques tendres gémissements en léchant les mains de son maître. Une petite fille de douze ans, qui garde les vaches dans l'enclos, entr'ouvrit la porte au bruit des pas de mon cheval. Elle courut dire à la vieille servante, qui filait sa quenouille dans une chambre haute, que j'étais arrivé. La bonne fille descendit, en boitant, l'escalier en spirale, et m'accueillit avec une triste et tendre familiarité dans la cuisine basse, où la cendre tiède recouvrait le foyer. J'ôtai la selle et la bride à la jument; la petite bergère lui ouvrit la barrière et la lança dans le verger.

Après avoir commandé quelques herbages et quelques fruits pour mon repas, je montai dans les appartements, et j'ouvris les volets, fermés depuis trois ans. Mais il n'y entra que plus de tristesse avec plus de jour, car la lumière, en les remplissant, ne faisait que m'en montrer davantage le vide. Il n'y eut que quelques oiseaux familiers, ces beaux paons nourris par nos mains, qui parurent se réjouir en voyant se rouvrir les fenêtres: ils regardèrent, ils volèrent lourdement un à un, comme en hésitant, du gazon sur le rebord de la galerie gothique, où nous avions l'habitude de leur égrener des miettes de pain; ils me suivirent comme autrefois jusque dans les chambres, en cherchant de l'œil les femmes et en frappant du bec les parquets retentissants. La fidélité de ces pauvres oiseaux m'attendrit. Je me hâtai de descendre dans l'enclos, pour échapper à la solitude inanimée des murs. Mes chiens seuls me suivaient, et je pensais au jour où il faudrait aussi les congédier.

Pour un homme qui a longtemps habité en famille un site de prédilection, le jardin est une prolongation de l'habitation, c'est une maison sans toit; le jardin a les mêmes intimités, les mêmes empreintes, les mêmes souvenirs que la maison! Les arbres, les pelouses, les allées désertes se souviennent, racontent, retracent, causent ou pleurent comme les murs. C'est un abrégé de notre passé. J'y retrouvais toutes les heures au soleil ou à l'ombre que j'y avais passées, toutes les poésies de mes livres et de mon cœur que j'y avais senties, écrites ou seulement rêvées, pendant les plus fécondes et les plus splendides années de mon été d'homme. Chaque source balbutiait, comme autrefois, sa note que j'avais reproduite; chaque rayon sur l'herbe, son image que j'avais repeinte; chaque arbre, son ombre, ses nids, ses brises dans ses feuilles vertes ou ses frissons dans ses feuilles mortes, que j'avais goûtés, recueillis et répercutés dans mes propres harmonies: tout y était encore, excepté l'écho mort et le miroir terni en moi.

J'arrivai ainsi, traînant mes pas sous les branches jaunies et sur les sables humides, jusqu'à une petite porte percée dans un vieux mur tapissé de lierre et de buis. Vous savez que le mur de l'église projette son ombre sur cette partie du jardin, et que l'on communique, par cette porte dérobée, de l'enclos dans le cimetière du village. Vous savez que j'ai ajouté à ce cimetière ombragé de vieux noyers, un petit coin de terre retranché au jardin, afin que ce petit coin de terre, dont j'ai fait don au village, fût à la fois la propriété de la mort et la propriété de la famille, et que, si la nécessité nous dépouillait un jour de l'habitation et du domaine de Saint-Point, cette nécessité ne fît pas du moins passer ce domaine des morts dans les mains d'une famille étrangère ou d'un propriétaire indifférent.

C'est sur cette frontière neutre entre le cimetière et le jardin, que j'ai bâti (le seul édifice que j'aie bâti ici-bas) un petit monument funèbre, une chapelle d'architecture gothique, entourée d'un cloître surbaissé en pierres sculptées qui protégent quelques fleurs tristes, et qui s'élèvent sur un caveau. C'est là que j'ai recueilli et rapporté de loin, près de mon cœur, les cercueils de tout ce que j'ai perdu sur la route de plus aimé et de plus regretté ici-bas.

Toutes les fois que j'arrive à Saint-Point ou toutes les fois que j'en pars pour une longue absence, je vais seul, à la chute du jour, dire à genoux un salut ou un adieu à ces chers hôtes de l'éternelle paix, sur ce seuil intermédiaire entre leur exil et leur félicité. Je colle mon front contre la pierre qui me sépare seule de leurs cendres, je m'entretiens à voix basse avec elles, je leur demande de nous envelopper dans nos aridités d'un rayon de leur amour, dans nos troubles d'un rayon de leur paix, dans nos obscurités d'un rayon de leur vérité. J'y suis resté plus longtemps aujourd'hui et plus absorbé dans le passé et dans l'avenir, qu'à aucun autre de mes retours ici. J'ai relu, pour ainsi dire, ma vie tout entière sur ce livre de pierre composé de trois sépulcres: enfance, jeunesse, aubes de la pensée, années en fleurs, années en fruits, années en chaume ou en cendres, joies innocentes, piétés saintes, attachements naturels, études ardentes, égarements pardonnés d'adolescence, passions naissantes, attachements sérieux, voyages, fautes, repentirs, bonheurs ensevelis, chaînes brisées, chaînes renouées de la vie, peines, efforts, labeurs, agitations, périls, combats, victoires, élévations et écroulements de l'âge mûr sur les grandes vagues de l'océan des révolutions, pour faire avancer d'un degré de plus l'esprit humain dans sa navigation vers l'infini! Puis les refroidissements d'ardeur, les déchirements de destinée, les martyres d'esprit, les pertes de cœur, les dépouillements obligés des choses ou des lieux dans lesquels on s'était enraciné, les transplantations plus pénibles pour l'homme que pour l'arbre, les injustices, les ingratitudes, les persécutions, les exils, les lassitudes du corps avant celles de l'âme, la mort enfin, toujours à moitié chemin de quelque chose.

Tout cela a roulé en bruissant pendant je ne sais combien de temps dans ma tête, comme le torrent de ma vie qui serait redescendu tout à coup après une pluie d'orage de toutes les montagnes, et qui serait revenu prendre possession de son lit desséché. Le tombeau était pour moi la pierre de Moïse d'où coulaient toutes les eaux; j'ouvris mon cœur comme une écluse, et la prière en sortit à grands flots avec la douleur, la résignation et l'espérance; et mes larmes aussi coulaient; et quand je retirai mes mains de mes yeux et que je les posai contre le seuil pour le bénir, elles firent une marque humide sur la pierre blanche...