«Ne concluez pas, ajouta-t-il, que je croie que la politique, qui est la science du gouvernement, soit un vain mot, et qu'il faille s'en rapporter à la liberté, à la fraternité, à la charité pour laisser le peuple se gouverner lui-même par ses seuls instincts et par ses seules vertus; non! Je n'ai jamais donné dans ces utopies de libertés illimitées et de vertus infaillibles qui sont les paradoxes de la nature humaine, et qui seraient en huit jours la perte de tous par tous. Je suis plus politique qu'on ne pense. Vous m'avez comparé, dans un de vos écrits, à M. de Talleyrand: on a ri de vous et de moi; mais ce mot prouve que vous m'avez mieux regardé que bien d'autres.

«M. de Talleyrand, que j'ai beaucoup connu, qu'on a fait bien pire qu'il n'était, et à qui vous avez rendu justice, était un très-profond politique sous son apparente nonchalance, un politique inné, un politique d'instinct, ce qui veut dire un politique de génie, car on ne sait bien que ce qu'on n'a pas appris; mais, dans sa politique, il avait principalement pour but son intérêt propre; quant à moi, je n'ai jamais eu dans ma politique d'autre intérêt que ce que j'ai cru l'intérêt du peuple.

«Toute saine politique, selon moi, se compose de deux éléments indivisibles: une philosophie et une action. La philosophie imprime à l'action sa tendance divine à l'amélioration du sort de toutes les classes, sans exception, de la société humaine; l'action donne à cette philosophie politique son efficacité, sa force, sa mesure, son opportunité, sa modération. Selon moi, ajouta-t-il, il faut donc d'abord une vertu, puis une force dans toute politique. Voilà pourquoi, bien que je paraisse un révolutionnaire dans mes rimes, je suis très-gouvernemental dans mes instincts. La république elle-même, qui paraît à quelques-uns la dissémination des forces du peuple, doit en être, à mon avis, la plus puissante concentration. Quand le droit de tous est représenté, quand la volonté de tous est exprimée, cette volonté doit être irrésistible. Qu'a-t-il manqué à votre république de 1848? Un gouvernement, que l'Assemblée nationale n'a pas su ou n'a pas voulu lui faire. Vous ne pouviez pas le lui faire, vous, le lendemain de l'écroulement du trône: une dictature proclamée par vous ce jour-là aurait paru, avec raison, un outrage à la France, une mise hors la loi de la nation, une tyrannie insolemment prise au nom de la liberté sur un peuple à terre! La république même eût été à l'instant dépopularisée par un pareil acte dans la main des républicains. Je ne suis pas de ceux qui vous accusent de ne l'avoir pas fait alors; aucune faute du peuple, aucun péril évident de la liberté ne motivait une telle violence de ceux qui s'étaient jetés entre les ruines du trône et l'anarchie; mais, une fois la France interrogée, une fois l'Assemblée nationale assise dans Paris, une fois la bataille de la république gagnée contre les démagogues et les communistes dans les rues de Paris, mon avis est qu'il fallait donner à la république un gouvernement plus concentré et plus dictatorial encore que vos gouvernements parlementaires, meilleurs pour saccader des trônes que pour fonder des pouvoirs forts.

«Et croyez-moi, poursuivait-il en plaisantant, si jamais vous ressuscitez sur cette pauvre terre et que la Providence vous rende, dans une révolution de votre pays, un rôle semblable à celui qu'elle vous a donné en 1848 en France, demandez pour vous, ou pour tout autre, une dictature de dix ans ou une dictature à vie, avec faculté de désigner votre successeur, pour donner à la liberté le temps de devenir une habitude, pour refréner vigoureusement les factions et pour modérer sévèrement les sectes qui perdent la liberté. La liberté a tout autant besoin de gouvernement que la monarchie; le peuple est un beau nom, mais il lui faut une forme: le chef-d'œuvre de l'humanité, c'est un gouvernement.»

XXIX

Ces pensées étaient précisément les miennes. On comprend que je me gardais bien de les réfuter.

Elles expliquent la profonde tristesse civique qui saisit Béranger quand, à la place de l'unanime et patriotique enthousiasme qui soulevait le peuple et l'Assemblée nationale au-dessus de terre en 1848, il vit l'Assemblée législative jouer, comme une assemblée d'enfants en cheveux blancs, à l'utopie, à la Terreur, à la Montagne, à la réaction, à l'orléanisme, au militarisme, à l'anarchie, à tous les jeux où l'on perd la liberté, la dignité, l'ordre social et la patrie.

Il s'efforçait, dans sa sphère privée, comme moi dans la mienne, d'inspirer un peu de raison à ces sectes imprudentes: il n'y réussit pas. Il avait, comme moi aussi, prévu le dénoûment. Il ne fallait pas être grand prophète pour prophétiser la ruine d'une assemblée souveraine qui portait tous les jours des défis sans force à des armes hors du fourreau et à des intérêts sans sécurité.

C'est peut-être à ce sentiment de secret mépris pour l'Assemblée législative qu'il faut attribuer le peu d'étonnement que Béranger eut de la catastrophe et le peu de ressentiment qu'il manifesta contre le nouveau gouvernement napoléonien. «Ceci, lui dis-je un jour après l'élection qui ressuscita l'Empire, est une chanson de Béranger!»

Il détourna la tête, secoua ses cheveux gris, rougit, se pinça les lèvres et ne répondit pas. Je vis que ce souvenir de l'immense influence de ses chansons impériales sur les suffrages de la multitude lui était importun devant moi. Je n'y fis plus la moindre allusion pendant tout le reste de sa vie.