XXXII
Il en était reconnaissant, et il aimait véritablement sa patrie dans sa gloire et sa gloire dans sa patrie. Il aimait surtout les plus malheureux. Depuis que la politique avait tour à tour accompli ou trompé ses espérances, il avait replié son âme, pour ainsi dire, dans la bienfaisance. Il avait trouvé plus facile et plus sûr de faire tout le bien qu'il pouvait faire, homme par homme, dans un cercle privé autour de soi, que de faire un bien abstrait, incertain et problématique aux nations et à l'humanité dans l'ordre social ou politique. Il avait, si j'ose dire toute ma pensée, rétréci son devoir, afin de l'accomplir toujours et d'être plus sûr de l'accomplir.
Car il ne faut pas croire qu'il n'y eût un coin de scepticisme, de découragement triste, de laisser-faire et de laisser-aller dans cette belle âme, quand il considérait le monde en masse dans ses éternelles aspirations et dans ses éternelles rechutes. Il désirait l'amélioration de l'humanité en masse plus qu'il n'y croyait. L'histoire, qui se répète avec tant de monotonie de siècle en siècle, lui faisait peur. «Si elle allait se répéter encore après nous?» me disait-il quelquefois...
Mais ces courts moments de doute ne prévalaient pas sur sa charité active pour le genre humain. Le misereor super turbam, ce mot de l'Évangile, était devenu le sien. Il se consolait de moins espérer en agissant de jour en jour davantage pour le soulagement des misères humaines. De poëte de fête qu'il avait été jadis il s'était fait poëte de douleurs, sœur de charité de tout ce qui recourait à lui, soit pour une misère de corps, soit pour une misère d'esprit; ses journées entières appartenaient à la foule.
Il faut avoir assisté cent fois comme moi à ces consultations de ce médecin des âmes, dans son antichambre, pour se faire une idée du bien qu'il avait fait à la fin de sa journée, avant de reposer sa tête sur son oreiller de bonnes œuvres.
On sonnait, il allait ouvrir. C'était un pauvre ouvrier qui venait de perdre sa femme dans la nuit et qui n'avait pas de quoi lui acheter un linceul ou une bière! Béranger le faisait asseoir, pleurait avec lui, lui donnait un verre de vin pour relever ses forces, ouvrait son tiroir, comptait en petites pièces de monnaie la somme strictement nécessaire pour le pieux devoir, l'enveloppait dans une page déchirée de ses vieilles éditions pour la glisser dans les doigts du pauvre veuf, afin de ménager sa pudeur en ne laissant ni briller ni sonner le métal de l'éclat ou du bruit de l'aumône. Il accompagnait l'ouvrier jusque sur l'escalier; je l'entendais embrasser l'inconnu et lui adresser de marche en marche, avec sa grosse voix voilée, un adieu aussi ému et aussi prolongé que si cet inconnu avait été son frère.
Puis venait une belle jeune fille dont le père, mécanicien ou typographe, avait parlé de Béranger à sa pauvre famille; elle entrait en rougissant et demandait à parler en particulier au vieux poëte. Il l'emmenait dans une embrasure de croisée au fond de la chambre, et j'entendais de ma place des sanglots mal étouffés, interrompus de délicates confidences: c'était une consultation de l'amour indécis pour savoir si elle devait accueillir ou repousser des propositions de mariage d'un jeune ouvrier sans fortune, dont la demande n'agréait pas à ses parents. Il fallait que Béranger se chargeât de la négociation sans connaître ni le père, ni la mère, ni le prétendant.
Il s'en chargeait, après une enquête scrupuleuse sur la situation, sur le caractère et jusque sur le cœur des deux amants. Il prenait son crayon, il écrivait les noms, les adresses, les heures. «—J'irai, mon enfant, j'irai demain, disait-il; je tâcherai d'arranger cela pour le mieux. Votre mère me dira ses raisons, votre fiancé ses ressources. Je le recommanderai à nos bons amis les Pereire, qui font du travail le ministre de l'opulence.»
La jeune fille, dans sa joie, jetait naïvement ses bras autour du cou du poëte. «—Allons, allons! pourquoi m'embrasser ainsi avant le succès?» lui disait, en se refusant à ses étreintes, le vieillard; «je n'ai pas encore mérité ma récompense.» Mais les larmes de la belle enfant mouillaient déjà ses mains.
Puis deux vieux concierges infirmes, l'un soutenant l'autre, sonnaient timidement à la porte de ce cinquième étage. Béranger les conduisait lui-même à son canapé de paille; il écoutait patiemment le récit de leur détresse et les vœux de leur vieillesse: c'étaient deux lits dans le même hospice, pour ne pas mourir séparés après une longue vie de bonheur, de travail et de souffrance en commun. Béranger écrivait à l'instant pour eux une lettre à quelques-unes des administrations de la charité publique; son nom était une clef qui ouvrait les cœurs comme les ministères. On savait assez qu'il ne demandait jamais que pour les autres et qu'il se dépensait lui-même jusqu'au nu avant de demander une obole de la pitié d'autrui. Les pauvres infirmes s'en allaient consolés; on entendait leurs bénédictions monter à mesure qu'ils descendaient, du fond de l'escalier: «Ah! quelle bonne pensée nous avons eue de monter à lui en voyant son portrait dans notre loge!»