La femme âgée qu'il venait d'ensevelir s'était appelée Lisette dans sa folle jeunesse, elle s'était appelée madame Judith dans son âge mûr; on a cru qu'on pouvait l'appeler tout bas du nom du poëte dans sa vieillesse: je l'ignore; c'était une femme de quatre-vingts ans passés, d'un port d'impératrice déchue, d'une conversation contenue, mais très-distinguée et très-fine, à la hauteur de tout esprit et de toute âme. «Je ne suis pas la rose, mais j'ai habité avec elle.»
On voyait que Béranger, Manuel, Chateaubriand, Lamennais, Hugo, Michelet, Benjamin Constant, Thiers, Mignet et cent autres, Lebrun, Havin, homme d'élite, avaient passé par cette chambre qui précédait celle du solitaire, salle d'attente de cette royauté de l'esprit et de la bonté qu'on venait saluer dans Béranger.
Je m'y arrêtais souvent pour attendre le poëte quand par hasard il n'était pas rentré à l'heure de mes visites. Cette femme était si belle, si gracieuse, si intelligente à demi-mot, d'une sagesse si souriante et cependant si sérieuse sous son poids d'années, que je ne trouvais jamais l'heure longue dans son entretien. J'aurais aimé à connaître son histoire; d'autres la raconteront sans doute.
En traversant la chambre vide de Judith, quelques jours après sa mort, je fus étonné et attendri de voir un chapelet encore suspendu à un clou contre la muraille, à la place où avait été son lit; tout auprès, un petit portrait de Béranger jeune était suspendu à un autre clou. Tout se rencontre dans ces longues vies qui traversent mille hasards, qui passent par tous les caprices du sort et par toutes les aventures du cœur, depuis l'amour jusqu'à la célébrité et depuis la célébrité jusqu'à la solitude. Nous sommes tous un poëme ou une chanson: il ne faut que savoir y lire!
XXXVII
Cette mort, que je ne croyais qu'un accident, fut un signal; depuis ce jour Béranger s'affaiblit, non de la tête ni du cœur, mais des jambes. Il regretta vivement de ne plus avoir la force de traverser à pied la ville pour venir, comme l'année dernière, s'asseoir quelques heures au foyer de ses amis éloignés et souvent au mien. Je multipliai mes visites à la rue de Vendôme: rien n'était changé, ni dans ses entretiens, ni dans son visage, ni dans la gracieuse nonchalance de ses habitudes dans sa chambre. Il entrevoyait bien la pente, mais nullement la mort; nous en parlions quelquefois, mais comme d'une éventualité générale qui ne menaçait aucune vie en particulier. «Du reste, me dit-il avec un ton d'indifférence la dernière fois que je causai assis avec lui, j'en ai assez; j'approche de quatre-vingts ans, je n'ai rien de nouveau à voir et peu de choses à aimer devant moi: à quoi bon traîner dans le vestibule quand les paquets sont faits et qu'on n'attend plus personne? Il y aura cette différence entre ma naissance et ma mort que je suis arrivé malgré moi et que je partirai de mon plein gré! Que Dieu fasse donc pour le mieux,» ajouta-t-il. Puis il se reprit à rouler une boulette de mie de pain dans ses doigts, comme Danton en roulait devant le tribunal où l'on délibérait sa mort.
Il était à table, ce jour-là, en manches de chemise, accoudé le bras droit sur la nappe devant un morceau de pain et un morceau de fromage, et une bouteille de vin; il avait essayé d'en boire une goutte pour se rendre un peu de force en rentrant de son jardin, où il était descendu prendre un dernier rayon de soleil. Un homme de bon cœur et de bon esprit, M. Havin, assistait, hélas! à cette agape. Je vis de l'humidité dans ses yeux.
XXXVIII
Je commençais à m'alarmer de cet affaiblissement sans cause, mais j'espérais qu'il descendrait très-lentement ces années qui sont les dernières marches de la vie et qui touchent au plain-pied de la tombe. Les circonstances me forçant à m'éloigner de Paris, j'allai lui dire adieu la veille de mon départ.
C'était le 1er juillet de cette année, à cinq heures de l'après-midi. Je trouvai le visage du concierge consterné: on venait de rapporter le malade presque évanoui de son jardin. Je montai; les deux servantes presque en larmes me chuchotèrent à voix basse dans la première chambre les inquiétudes des médecins et l'affaiblissement progressif. Il veut vous voir, me disaient-elles, mais il ne faut pas le faire parler. Elles m'introduisirent: il était entre les bras de M. et de Mme Antier, ses pieux amis, qui demeuraient dans la même maison pour être plus à portée de son cœur et de sa voix.