Odi profanum vulgus et arceo!
Ce poëme du Saule est plein d'accents de cette solennité et de cette spiritualité sublimes. On n'est embarrassé que du choix des citations. Voulez-vous la prière, écoutez:
Comme avec majesté sur ces roches profondes
Que l'inconstante mer ronge éternellement,
Du sein des flots émus sort l'astre tout-puissant,
Jeune et victorieux,—seule âme des deux mondes!
L'Océan fatigué de suivre dans les cieux
Sa déesse voilée au pas silencieux,
Sous les rayons divins retombe et se balance.
Dans les ondes sans fin plonge le ciel immense.
La terre lui sourit.—C'est l'heure de prier:
Être sublime! esprit de vie et de lumière,
Qui, reposant ta force au centre de la Terre,
Sous ta céleste chaîne y restes prisonnier!
Toi, dont le bras puissant, dans l'éternelle plaine,
Parmi les astres d'or la soulève et l'entraîne
Sur la route invisible où d'un regard de Dieu
Tomba dans l'infini l'hyperbole de feu!
Tu peux faire accourir ou chasser la tempête
Sur ce globe d'argile à l'espace jeté,
D'où vers son Créateur l'homme élevant sa tête,
Passe et tombe en rêvant une immortalité;
Mais comme toi son sein renferme une étincelle
De ce foyer de vie et de force éternelle,
Vers lequel en tremblant le monde étend les bras,
Prêt à s'anéantir, s'il ne l'animait pas!
Son essence à la tienne est égale et semblable.
Lorsque Dieu l'en tira pour lui donner le jour,
Il te fit immortel, et le fit périssable....
Il te fit solitaire, et lui donna l'amour.
Amour! Torrent divin de la source infinie!
Ô Dieu d'oubli, Dieu jeune, au front pâle et charmant!
Toi que tous ces bonheurs, tous ces biens qu'on envie
Font quelquefois de loin sourire tristement,
Qu'importe cette mer, son calme et ses tempêtes,
Et ces mondes sans nom qui roulent sur nos têtes,
Et le temps et la vie, au cœur qui t'a connu?
La conception de ce poëme du Saule est indécise et obscure, mais dans l'exécution et dans l'inspiration de certaines scènes, la poésie moderne ne monte pas plus haut et ne plane pas plus vaporeusement dans l'éther; mais le poëte est insaisissable comme le caprice.
La Coupe et les lèvres, drame écrit après le poëme du Saule, est une profession de scepticisme dans son début, une imitation très-savante, mais trop servile du Manfred, de lord Byron, dans les scènes. C'est l'histoire d'un bandit tyrolien amoureux d'une autre Marguerite.
Il y a des détails ravissants, tels que cette première rencontre du bandit et de sa maîtresse.
C'est Frank qui parle:
Fatigué de la route et du bruit de la guerre,
Ce matin de mon camp je me suis écarté:
J'avais soif; mon cheval marchait dans la poussière;
Et sur le bord d'un puits je me suis arrêté.
J'ai trouvé sur un banc une femme endormie,
Une pauvre laitière, une enfant de quinze ans,
Que je connais, Gunther.—Sa mère est mon amie.
J'ai passé de beaux jours chez ces bons paysans.
Le cher ange dormait les lèvres demi-closes.—
(Les lèvres des enfants s'ouvrent, comme les roses,
Au souffle de la nuit).—Ses petits bras lassés
Avaient dans son panier roulé les mains ouvertes.
D'herbes et d'églantine elles étaient couvertes.
De quel rêve enfantin ses sens étaient bercés,
Je l'ignore.—On eût dit qu'en tombant sur sa couche
Elle avait à moitié laissé quelque chanson,
Qui revenait encor voltiger sur sa bouche,
Comme un oiseau léger sur la fleur d'un buisson.
Nous étions seuls.—J'ai pris ses deux mains dans les miennes.
Je me suis incliné,—sans l'éveiller pourtant,
Ô Gunther! J'ai posé mes lèvres sur les siennes,
Et puis je suis parti, pleurant comme un enfant.
Gœthe n'a pas plus de naïveté, Byron plus de fraîcheur. Ajoutons qu'ils n'ont ni l'un ni l'autre plus de force et plus de désespoir de pensée que dans les vers suivants, imprécations de Frank qui se cramponne à la vie.