Adam Salomon, auteur de la naïve et sublime statuette en bas-relief de Béranger, à Fontainebleau.
XXIIIe ENTRETIEN.
11e de la deuxième Année.
I.—UNE PAGE DE MÉMOIRES.
COMMENT JE SUIS DEVENU POËTE.
I
Rompons la monotonie de ces études nécessaires sur la littérature antique ou récente par un retour sur nos propres temps et sur nous-même. Je vais vous dire comment je devins poëte, ou plutôt comment je conçus ce goût pour la poésie qui fit de moi, non pas un véritable et grand poëte, mais un de ces hommes qu'on appelle en italien un dilettante, en français 24 un amateur de poésie et de littérature; car je ne me fais aucune illusion, et je ne me suis jamais donné à moi-même, en poésie, une autre importance et un autre nom.
Un poëte véritable, selon moi, est un homme qui, né avec une puissante sensibilité pour sentir, une puissante imagination pour concevoir, et une puissante raison pour régler sa sensibilité et son imagination, se séquestre complétement lui-même de toutes les autres occupations de la vie courante, s'enferme dans la solitude de son cœur, de la nature et de ses livres, comme le prêtre dans son sanctuaire, et compose, pour son temps et pour l'avenir, un de ces poëmes vastes, parfaits, immortels, qui sont à la fois l'œuvre et le tombeau de son nom.
Je ne fus point cet homme et je ne fis pas cette œuvre.
II
Je ne veux cependant ni m'exalter ni m'abaisser outre mesure sous le rapport poétique. Il me semble que je me juge bien en convenant, avec une juste modestie, que je ne fus pas un grand poëte, mais en croyant, peut-être avec trop d'orgueil, que dans d'autres circonstances et dans d'autres temps j'aurais pu l'être.