Le père Varlet, tout absorbé dans ses méditations sur les psaumes et dans ses prières, balbutiées à demi-voix, ne m'adressait pas quatre paroles pendant les quatre ou cinq heures que durait notre promenade. Il me gardait seulement à vue comme le chevrier garde le chevreau qu'on lui a confié et qu'il doit ramener au bercail.

Quelquefois il s'arrêtait au bord d'un ruisseau, à l'ombre d'un bois ou sur un tertre de gazon, pour essuyer sa sueur et pour respirer entre deux psaumes.

Pendant ces haltes, je m'asseyais moi-même à quelque distance de mon guide, ou bien je m'égarais dans les prés et dans les clairières pour cueillir les muguets et les violettes qui embaumaient le printemps. Mais, le plus souvent, le long et obstiné silence de mon guide, la componction de son visage et de son attitude, le livre qu'il feuilletait, le mouvement imperceptible de ses lèvres qui prononçaient à demi-voix ses hymnes, les ténèbres de la forêt, le bruit des feuilles sous mes pieds, la fuite de l'eau gazouillant entre ses rives, le chant des oiseaux, les senteurs vives et enivrantes des simples de ces collines me portaient aussi à la contemplation. À défaut d'autres passions que mon cœur ne pressentait pas encore, je concevais une sourde et fervente passion de la nature, et, à l'exemple de mon surveillant muet, au fond de la nature j'adorais Dieu.

Je me souviens que je composais des prières fleuries, toutes formées, comme d'autant de grains de chapelet, des plus jolies fleurs champêtres cueillies çà et là sur ma route, et enfilées, en alternant les couleurs, par un fil arraché à mes bas. Les violettes y représentaient les saintes tristesses du repentir, les muguets l'encens qui s'élève de l'autel, l'aubépine la miséricorde qui pardonne et sourit après les sévérités divines, l'églantine la joie pieuse qui rentre dans le cœur et qui l'enivre, l'œillet rouge de poëte y représentait le cantique, les marguerites et les boutons d'or les voluptés et les passions méprisables du monde, qu'il faut fouler aux pieds, sans les voir ou sans les compter, en marchant au ciel. Je m'amusais et je m'édifiais moi-même ainsi. En revenant vers la ville, je roulais entre mes doigts et entre mes pensées les dizaines de ce chapelet végétal, et je le jetais sur la route, à moitié fané, en repassant la grande grille du collége, pour en recommencer un autre le lendemain.

XIV

Quelquefois aussi je composais en silence des psaumes enfantins, à l'imitation de ceux de David que j'entendais sans cesse murmurer par le père Varlet récitant son bréviaire. J'en ai conservé quelques strophes incomplètes que j'avais données à mes sœurs en revenant à la maison aux vacances, et que j'ai retrouvées, il n'y a pas longtemps, en feuilletant les modèles d'écriture et de dessin livrés aux rats dans un cabinet noir de notre maison paternelle. Les voici: on y verra la pente et la première goutte de ce ruisseau de poésie qui devint plus tard des Harmonies. L'enfant est le germe d'un homme.

CANTIQUE SUR LE TORRENT DE TUISY
PRÈS DE BELLEY.

I

Qu'as-tu donc vu là-haut, torrent suant d'écume,
Pour reculer d'effroi comme un coursier rétif,
Pour te cabrer d'horreur dans le ravin qui fume,
Pour te briser hurlant de récif en récif?
Tes bonds, tes secousses,
Les cris que tu pousses
Dans leur nid de mousses
Font peur aux oiseaux.
La mère, qui tremble,
Aux branches du tremble.
Appelle et rassemble
Ses petits, tout trempés de la poudre des eaux!

II