«L'oiseau,» continua-t-il à lire, «semble le véritable emblème du chrétien ici-bas: il préfère, comme le fidèle, la solitude au monde, le ciel à la terre, et sa voix bénit sans cesse les merveilles du Créateur.

«Il y a quelques lois relatives aux cris des animaux, qui, ce nous semble, n'ont point encore été observées, et qui mériteraient bien de l'être. Le divers langage des hôtes du désert nous paraît calculé sur la grandeur ou le charme du lieu où ils vivent et sur l'heure du jour à laquelle ils se montrent. Le rugissement du lion, fort, sec, âpre, est en harmonie avec les sables embrasés où il se fait entendre, tandis que le mugissement de nos bœufs charme les échos champêtres de nos vallées; la chèvre a quelque chose de tremblant et de sauvage dans la voix, comme les rochers et les ruines où elle aime à se suspendre; le cheval belliqueux imite les sons grêles du clairon, et, comme s'il sentait qu'il n'est pas fait pour les soins rustiques, il se tait sous l'aiguillon du laboureur et hennit sous le frein du guerrier. La nuit, tour à tour charmante ou sinistre, a le rossignol et le hibou; l'un chante pour le zéphyre, les bocages, la lune, les amants, l'autre pour les vents, les vieilles forêts, les ténèbres et les morts. Enfin presque tous les animaux qui vivent de sang ont un cri particulier, qui ressemble à celui de leurs victimes. L'épervier glapit comme le lapin et miaule comme les jeunes chats; le chat lui-même a une espèce de murmure semblable à celui des petits oiseaux de nos jardins; le loup bêle, mugit ou aboie; le renard glousse ou crie; le tigre a le mugissement du taureau, et l'ours marin une sorte d'affreux râlement, tel que le bruit des récifs battus des vagues où il cherche sa proie. Cette loi est fort étonnante, et cache peut-être un secret terrible. Observons que les monstres parmi les hommes suivent la loi des bêtes carnassières. Plusieurs tyrans ont eu des traces de sensibilité sur le visage et dans la voix, et ils affectaient au dehors le langage des malheureux qu'ils songeaient intérieurement à déchirer. Néanmoins la Providence n'a point voulu qu'on s'y méprît tout à fait, et, pour peu qu'on examine de près les hommes féroces, on trouve sous leurs feintes douceurs un air faux et dévorant, mille fois plus hideux que leur furie.»

XXIV

Nous frémissions. Bientôt nous sourîmes de nouveau aux suaves peintures de l'industrie des oiseaux, si supérieurement décrite depuis par Audubon, Wilson, Toussenel, madame Michelet, ces historiographes de l'intelligence et de l'amour des animaux.

«Une admirable providence se fait remarquer dans les nids des oiseaux; on ne peut contempler sans être attendri cette bonté divine qui donne l'industrie au faible et la prévoyance à l'insouciant.

«Aussitôt que les arbres ont développé leurs fleurs, mille ouvriers commencent leurs travaux: ceux-ci portent de longues pailles dans le trou d'un vieux mur, ceux-là maçonnent des bâtiments aux fenêtres d'une église, d'autres dérobent un crin à une cavale ou le brin de laine que la brebis a laissé suspendu à la ronce. Il y a des bûcherons qui croisent des branches dans la cime d'un arbre; il y a des filandières qui recueillent la soie sur un chardon. Mille palais s'élèvent, et chaque palais est un nid; chaque nid voit des métamorphoses charmantes: un œuf brillant, ensuite un petit couvert de duvet. Ce nourrisson prend des plumes; sa mère lui apprend à se soulever sur sa couche. Bientôt il va se pencher sur le bord de son berceau, d'où il jette un premier coup d'œil sur la nature. Effrayé et ravi, il se précipite parmi ses frères, qui n'ont point encore vu ce spectacle; mais, rappelé par la voix de ses parents, il sort une seconde fois de sa couche, et ce jeune roi des airs, qui porte encore la couronne de l'enfance autour de sa tête, ose déjà contempler le vaste ciel, la cime ondoyante des pins et les abîmes de verdure au-dessous du chêne paternel. Et pourtant, tandis que les forêts se réjouissent en recevant leur nouvel hôte, un vieil oiseau qui se sent abandonné de ses ailes vient s'abattre auprès d'un courant d'eau; là, résigné et solitaire, il attend tranquillement la mort au bord du même fleuve où il chanta ses amours, et dont les arbres portent encore son nid et sa postérité harmonieuse.

«C'est ici le lieu de remarquer une autre loi de la nature. Dans la classe des petits oiseaux, les œufs sont ordinairement peints de la couleur dominante du mâle. Le bouvreuil niche dans les aubépines, dans les groseilliers et dans les buissons de nos jardins; ses œufs sont ardoisés comme la chape de son dos. Nous nous rappelons avoir trouvé une fois un de ces nids dans un rosier; il ressemblait à une conque de nacre, contenant quatre perles bleues; une rose pendait au-dessus, toute humide. Le bouvreuil mâle se tenait immobile sur un arbuste voisin comme une fleur de pourpre et d'azur. Ces objets étaient répétés dans l'eau d'un étang avec l'ombrage d'un noyer qui servait de fond à la scène, et derrière lequel on voyait se lever l'aurore. Dieu nous donna, dans ce petit tableau, une idée des grâces dont il a paré la nature.....

XXV

L'heure sonna trop prompte à la lugubre horloge de la chapelle: nous aurions voulu que le temps n'eût plus d'heures; le grand peintre d'impressions et le grand musicien de phrases nous avait enlevé le sentiment du temps écoulé. Le livre était fermé que nous lui demandions encore des pages. Nous remerciâmes le maître de nous avoir fait anticiper ainsi sur le plaisir que nous nous promettions, en sortant, à la fin de l'année d'études, de lire à satiété ces volumes. Ces quelques gouttes n'avaient fait qu'irriter notre soif. Nous n'eûmes pas d'autre entretien tout le reste du jour; nous en rêvâmes la nuit; nous en recherchâmes les mélodies de pensées dans notre mémoire au réveil. De ce moment le nom de M. de Chateaubriand fut une fascination pour nous; il remplit notre esprit d'un éblouissement d'images et notre oreille d'un enivrement de musique qui nous donnait le vertige de la poésie. Il fit le même effet sur Béranger plus avancé en âge.

Pourquoi? Parce qu'indépendamment des beautés réelles de ce style, ce style était neuf, et qu'il y a dans la nouveauté une primeur de sensations qui est à elle seule une beauté littéraire. De même que chaque peuple, chaque civilisation et chaque siècle portent leurs pensées, ils portent aussi leur style. M. de Chateaubriand nous révélait le style du dix neuvième siècle: style composite, comme le genre d'architecture auquel on applique ce nom; style qui mêle tous les genres, qui associe le raisonnement, l'éloquence, l'élégie, le lyrisme, la peinture, la poésie, et qui recouvre le tout d'un vernis magique de paroles musicales pour faire illusion souvent sur le peu de solidité du fond.