III

Ses traits étaient ébauchés à grands coups de pouce dans l'argile, comme dans la rude et fidèle statuette en bas-relief que le jeune sculpteur Adam Salomon nous a pétrie de lui. Le front large et bossué, l'œil bleu et à fleur de front, le nez gros et arqué, les pommettes relevées, les joues lourdes, les lèvres épaisses, le menton à fossette, le visage rond plutôt qu'ovale; le cou bref, mais relié par de beaux muscles à la naissance de la poitrine; les épaules massives, la taille carrée, les jambes courtes; la stature pesante en apparence, mais souple au fond, tant il y avait de ressort physique et moral pour l'alléger; mais ce front était si pensif, ces yeux si transparents et si pénétrants à la fois, le nez si aspirant le souffle de l'enthousiasme par ses narines émues, les joues si modelées de creux et de saillies par la pensée ou par les sentiments qui y palpitaient sans cesse, la bouche si fine et si affectueuse, le sourire bon, l'ironie douce et la tendresse compatissante s'y confondaient tellement pour plaisanter et pour aimer sur les mêmes lèvres; le menton si téméraire, si sarcastique, si défiant et si gracieux tout ensemble en se relevant contre la sottise; de si belles ombres tombées de ses cheveux, et de si belles lumières écoulées de ses yeux flottaient sur cette physionomie pendant qu'elle s'animait de sa parole; l'accent de cette parole elle-même, tantôt grave et vibrante comme le temps, tantôt sereine et impassible comme la postérité, tantôt mélancolique et cassée comme la vieillesse, tantôt badine et à double note comme le vent léger de la vie qui se joue le soir sur les cordes insouciantes de l'âme! tous ces traits, toutes ces expressions, toutes ces intonations diverses, avaient un tel charme qu'on se sentait retenu, fasciné, ravi de contemplation par ce visage, et qu'on se disait intérieurement ce qu'Alcibiade disait de Socrate après l'avoir entendu parler des choses divines et des choses humaines: «Il faut qu'une divinité se soit répandue à notre insu sur ce visage. Cet homme si laid est le plus beau des hommes!»

IV

Son logement n'était pas plus fait que sa personne pour attirer l'attention de la foule indifférente, qui ne se prend ordinairement que par les sens. À l'extrémité la plus reculée de la rue de Vendôme, une des rues mortes du vieux Paris, dort un de ces vastes hôtels des anciennes familles du parlement. L'herbe y croît dans les cours; des jardins, épargnés par le constructeur de l'édifice à cause de l'éloignement du centre, conservent encore, dans leurs allées tirées au cordeau, quelques arpents de silence et quelques éclaboussures du soleil sur le sable, sous les fenêtres des appartements. C'est là que le solitaire s'était caché pendant ces dernières années, comme l'hirondelle sous les corniches des vieilles demeures.

En entrant dans la cour, on laissait en face devant soi une belle façade à grand porche et à grands appartements, habités par des familles opulentes. Quand une concierge, qui semblait sentir la dignité et la responsabilité de gardienne du repos d'un philosophe favori du peuple, vous avait indiqué sa demeure, vous tourniez, à droite en entrant dans la cour, sous une petite voûte conduisant à des écuries; vous rencontriez sous la voûte le premier degré d'un escalier de bois; cet escalier vous conduisait de palier en palier, par des marches douces, comme il convient à l'âge essoufflé, jusqu'au dernier palier, sous les toits, où vous n'aviez plus au-dessus de vous que les tuiles et le ciel. Un large et long corridor, sur lequel s'ouvraient des portes nombreuses et uniformes, semblables à des portes de cellules dans les cloîtres d'un monastère ou à des portes d'infirmeries séparées dans un vestibule d'hospice, servait d'avenue à l'appartement du sage. C'était là sans doute que, dans le temps de l'opulence et de la puissance des parlementaires, l'antique famille logeait les intendants, les aumôniers, les précepteurs des enfants de la maison. L'appartement était tout au bout du long corridor. On sonnait. Une femme âgée d'environ quatre-vingts ans, dont la figure conservait des traces de noblesse et de beauté pâlies par la souffrance, vous indiquait du geste la porte de la chambre adjacente, d'où l'on communiquait par l'intérieur avec sa chambre à elle. Elle vous ouvrait elle-même cet appartement contigu, mais séparé extérieurement du sien. Un second corridor noir s'offrait à vous; vous le suiviez; un jour de reflet vous indiquait au fond du corridor la lumière répercutée d'une pièce éclairée par le soleil. La porte en restait toujours ouverte. Cette pièce était vaste et nue; elle n'avait pour tout ameublement que deux larges fenêtres sans rideaux, une cheminée antique sans feu, un paravent qui cachait un lit de camp de servante, quelques chaises de paille et une centaine de volumes de hasard, amoncelés sous la poussière sur des rayons de sapin.

À l'extrémité de cette chambre, près des fenêtres, une porte basse, que vous ouvriez vous-même, vous introduisait dans la chambre habitée par l'ermite. Un lit, un canapé, une table ronde où les journaux et les brochures du jour faisaient place à leur heure à la bouteille de verre noir et au frugal repas du matin, une cheminée au fond de laquelle couvait un petit feu de fagots dans un massif de cendres, une ou deux gravures pendues à des clous contre la muraille, représentant les amis de sa jeunesse, dieux lares de son cœur: Manuel, le favori de ses souvenirs, près de qui il doit lui être doux de reposer dans son tombeau d'emprunt; Laffitte, le Mécène bienfaisant des factions, dans un temps où les factions vendaient et achetaient la gloire; Chateaubriand, qu'il avait cru aimer, et dont il avait pris les morosités monarchiques pour des convictions républicaines; Lamennais, dont il estimait le courage, mais dont il aimait peu le caractère; un masque mort du premier Napoléon couché sur le grabat de Sainte-Hélène, relique obligée chez ce dévot railleur à la grande armée: ce masque est moitié pathétique et moitié lugubre. On y lit dans l'immobile physionomie de l'autre monde la confiance dans le jugement irréfléchi des multitudes et l'inquiétude sur les jugements de Dieu, qui pèse le sang répandu contre l'ambition satisfaite. Enfin un buste de moi sur une planche de noyer, dans un coin de la chambre, buste qui n'était pour Béranger ni celui d'un poëte, ni celui d'un orateur, mais tout simplement le buste d'un ami de la dernière heure: ces amis sont souvent les plus chers, parce qu'ils sont les plus inattendus, et que, s'étant rencontrés tard, ils se donnent rendez-vous dans l'éternité pour s'aimer plus longtemps qu'ici-bas.

Voilà le portrait, voilà le séjour, fidèlement copiés d'après nature, de l'homme caché que tout un peuple allait découvrir sur son matelas, à son cinquième étage, pour lui faire ce que Mirabeau mourant appelait les funérailles d'Achille, et ce que nous appellerions plus justement les funérailles d'un Washington gaulois.

Cet homme, c'était Béranger!

V

Or, à quoi tient cette popularité fabuleuse, posthume, et par conséquent sincère, qui abandonne tant de noms vivants ou morts, et qui s'obstine au nom et à l'amour de Béranger jusque sous la terre? Comment se fait-il qu'un peuple souvent ingrat, toujours oublieux, se fasse de soi-même l'exécuteur testamentaire d'un de ses plus pauvres citoyens perdus dans la foule? Comment se fait-il que ce peuple proclame ce pauvre citoyen parent de tout le monde, père de la patrie, cendre nationale? Comment se fait-il que tout ce peuple offre ses bras en masse pour porter cette dépouille au tombeau plus près de son cœur? Comment se fait-il enfin que ce peuple, passionné d'ardeur funèbre, piétine si fortement cette cendre au cimetière, comme pour la sceller dans son sol sous les pieds d'un million et, s'il le fallait, de vingt millions de Français?