Je n'avais pas tardé à défendre en effet presque seul ce gouvernement de raison si déloyalement et si impolitiquement attaqué par ce qu'on a appelé la coalition parlementaire; il n'y avait pas même besoin de l'intérêt évident de l'ordre en France et de la paix en Europe pour me décider à le défendre; il suffisait de l'indignation d'honnête homme.
Cette généreuse indignation était soulevée en moi par cette coalition malséante des hommes de 1815, des hommes de la République, des hommes de l'anarchie et des hommes sortis le plus récemment des conseils de Louis-Philippe, tout courbés sous ses faveurs et devenus tout à coup des Coriolans de ministères ameutant de la voix et du geste les ennemis les plus acharnés de leur prince, et menant la France à l'assaut de cette royauté dont ils étaient les fondateurs. Ce crime contre la bienséance a eu son expiation en 1848; leur gouvernement, miné par eux, est tombé sur eux, hélas! et il est tombé sur moi, innocent, plus que sur eux, coupables. Qu'ils disent ce qu'ils voudront! j'ai fait la république quand il n'y avait plus, grâce à eux, pierre sur pierre dans mon pays; mais ils ne diront pas du moins que j'ai fait la coalition de 1840! À chacun ses œuvres.
XXII
Béranger, en homme honnête et vraiment politique, bien qu'il fût comme moi partisan des grands développements de la liberté et de la charité populaire en France, ne trempa pas de cœur ou du doigt dans cette coalition des ministres de Louis-Philippe contre leur propre trône. Il fut vivement ému de quelques harangues prononcées par moi à la Chambre pour soutenir, au nom de la conscience publique, le ministère de M. Molé contre les assauts des anciens amis du roi, devenus ses plus implacables adversaires.
Il accourut chez moi. «Bravo! me dit-il; jusqu'ici je ne vous croyais qu'un poëte, plus tard je vous ai cru un orateur; à dater de ce jour je vous crois un homme politique. Ces hommes ne savent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils font. Ils sapent l'édifice que nous avons construit ensemble, et, quand ils auront réussi, il n'y aura plus de place pour personne. Jugez de leur conduite, puisqu'elle révolte même des républicains comme moi! car le cri de la conscience est au-dessus même des opinions! Continuez, et lavez-vous les mains de leurs coalitions! Ces hommes ne sont pas des Samsons! Ils ne soutiendront pas le toit quand ils auront ébranlé le pilier! Si jamais ils réussissent, vous nous aiderez à sauver le peuple qui est dessous!» Ce furent ses propres paroles; elles eurent des témoins qui parlent encore. Nos liens furent resserrés par cette approbation, et notre relation devint familiarité; plus tard encore elle devint tendresse.
C'est ainsi que j'avais connu Béranger. Revenons à son grand rôle dans la révolution de 1830 et à l'explication qu'il donnait volontiers de ce rôle tant reproché par les impatients de son parti.
«Les révolutions, me dit-il, sont toujours des surprises; voilà pourquoi elles sont si dangereuses. Nous fûmes surpris par les journées de Juillet; nous ne nous attendions pas à tant d'audace et à tant d'étourderie de la part de Charles X. La partie n'était pas liée entre nous; nous étions une (ligue) de mécontents, nous n'étions nullement une conjuration avec un but, un mot d'ordre, un chef nommé d'avance. Les uns étaient des soldats, comme les officiers de la Loire; les autres des républicains, comme Lafayette; ceux-ci des constitutionnels, ceux-là des anarchistes, le plus grand nombre des combattants sortis du pavé et animés par la poudre sans autre but que de verser leur sang pour quelque chose, peu importe quoi! Il y a des heures où le sang a besoin de se répandre généreusement en France: le peuple a plus de sang que d'idées; enfin il y avait les vaniteux, parti inconséquent, immense à Paris, dans l'industrie, le commerce, la banque. Ce parti qui voulait bien substituer son orgueil plébéien au vieil orgueil aristocratique, mais il ne voulait pas élever le peuple à sa hauteur par une égalité périlleuse. Dans cette Babel d'opinions qui se fusillaient dans les rues de Paris, nul n'entendait l'autre. Je sentis qu'une fusillade n'était pas une société, qu'une révolution n'était pas à elle-même son propre but, et qu'il fallait se hâter de lui imposer à elle-même un gouvernement pour qu'elle eût un terme et un nom.
«J'étais lié d'opinions avec tous les hommes principaux de l'opposition et d'amitié plus étroite avec Laffitte. Son hôtel était devenu le quartier général des meneurs et des menés: je m'y rendis pour souffler la paix dans les rues, une idée dans les têtes, une initiative dans les cœurs. J'y vis Thiers, Sébastiani, Mauguin, le duc de Choiseul, Lafayette, Mignet, Benjamin Constant et cent autres. Ils écoutaient les bruits de la rue et ils attendaient pour se décider l'heure du hasard. C'était le conseil de l'hésitation; nul n'osait dire ce qu'il voulait, le plus grand nombre ne le savait pas. Chaque flot du peuple qui pénétrait dans les vastes cours et dans les vestibules de l'hôtel faisait changer, par ses cris de victoire ou de colère, les paroles sur les lèvres des orateurs délibérants. Ma popularité libérale parmi la jeunesse lettrée, mon républicanisme présumé parmi les républicains, mon nom, mes chansons dans la mémoire du peuple, mon costume d'artisan aisé qui coudoie sans l'offusquer la multitude, me faisaient passer, entrer, sortir, acclamer partout. Je ne haranguais pas: ce n'est pas ma manière; chacun me prenant à part dans une embrasure de croisée ou dans une cour pour me demander: Que faut-il faire? Je ne le disais pas, je l'insinuais; je voyais que cette révolution allait se perdre si on ne lui creusait pas vite son lit. Les uns voulaient négocier avec Charles X et se contenter d'un changement de ministère; les autres étaient satisfaits d'une abdication et d'une régence; ceux-ci formaient un gouvernement municipal et provisoire à l'hôtel de ville avec Mauguin; ceux-là exhumaient l'honnête et intrépide Lafayette de ses quarante ans d'obscurité pour exhumer avec lui la république dont il était le symbole; le plus grand nombre flottait sans parti pris dans les rues et sur les places publiques, dans l'ivresse d'une victoire où Paris n'avait gagné qu'un champ de bataille.
«Laffitte, dont j'étais l'oracle et l'ami, était étendu sur un fauteuil, son pied foulé sur un tabouret, écoutant tout le monde, souriant à tous les avis, semant selon son habitude les mots spirituels à l'oreille de l'un et de l'autre, penchant secrètement pour la monarchie et pour le duc d'Orléans, mais n'osant le dire trop haut de peur d'avorter dans un cri de trahison poussé par le peuple.
«Il m'envoyait chercher à chaque instant dans ses jardins ou dans ses cours, pour avoir un conseil ou un appui dans ma personne; il ne craignait pas de se tromper s'il se trompait avec moi: n'étais-je pas la popularité vivante?