XXIII
Quoi qu'il en soit, Béranger se tint parole à lui-même et se retira stoïquement dans l'ombre et dans la médiocrité volontaire. Aussitôt que son œuvre de 1830 fut accomplie, il souffla ce ballon, coupa la corde et l'abandonna aux vents.
Mais il reprit avec son opposition sa popularité et ses chansons, contre tous les hommes de la royauté de juillet, excepté contre Laffitte et Dupont de l'Eure: il aimait l'un et respectait l'autre. Je n'ai pas connu Laffitte et je ne crois pas que j'eusse jamais aimé un homme dans lequel l'inconséquence et la gloriole se mêlaient, dit-on, à des qualités réelles; mais j'ai vu de près Dupont de l'Eure dans les épreuves les plus périlleuses de 1848, et j'ai gardé de son intrépidité civique et de son patriotisme dévoué une vénération que je reporte tous les jours à sa tombe.
Peu de temps après, Béranger se déclare franchement en opposition contre ses amis; il prend congé d'eux. Il se déclare nettement républicain dans sa chanson du Déluge, épitaphe de tous les trônes; enfin, il caresse de nouveau l'Empire dans son sublime Chant du Cosaque, hymne de vengeance où le patriotisme prend la forme de l'ironie. Lisons ces strophes du Pindare gaulois:
Viens, mon coursier, noble ami du Cosaque!
Vole au signal des trompettes du Nord;
Prompt au pillage, intrépide à l'attaque,
Prête sous moi des ailes à la Mort.
L'or n'enrichit ni ton frein ni ta selle;
Mais attends tout du prix de mes exploits.
Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle!
Et foule aux pieds les peuples et les rois.
La Paix, qui fuit, m'abandonne tes guides;
La vieille Europe a perdu ses remparts.
Viens de trésors combler mes mains avides;
Viens reposer dans l'asile des arts.
Retourne boire à la Seine rebelle,
Où, tout sanglant, tu t'es lavé deux fois.
Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle!
Et foule aux pieds les peuples et les rois.
Comme en un fort, princes, nobles et prêtres,
Tous assiégés par des sujets souffrants.
Nous ont crié: Venez, soyez nos maîtres!
Nous serons serfs pour demeurer tyrans.
J'ai pris ma lance, et tous vont devant elle
Humilier et le sceptre et la croix.
Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle!
Et foule aux pieds les peuples et les rois.
J'ai d'un géant vu le fantôme immense
Sur nos bivacs fixer un œil ardent.
Il s'écriait: Mon règne recommence!
Et de sa hache il montrait l'Occident.
Du roi des Huns c'était l'ombre immortelle:
Fils d'Attila, j'obéis à sa voix.
Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle!
Et foule aux pieds les peuples et les rois.
Tout cet éclat dont l'Europe est si fière,
Tout ce savoir qui ne la défend pas,
S'engloutira dans les flots de poussière
Qu'autour de moi vont soulever tes pas.
Efface, efface, en ta course nouvelle,
Temples, palais, mœurs, souvenirs et lois.
Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle!
Et foule aux pieds les peuples et les rois.
Dans le vieux Sergent, le républicain et le bonapartiste se confondent: