Le génie de Mozart, on peut le comprendre maintenant, réunit les dons les plus rares, et c'est l'alliance même de facultés si diverses qui prépare merveilleusement l'auteur de Don Juan à opérer une conciliation féconde entre toutes les parties de l'art. Enfant, Mozart étonne le monde musical par les prodiges de son talent d'exécution; homme mûr, il tient et surpasse tout ce qu'avait promis sa jeunesse. Il excelle dans tous les genres, il étend sa domination sur tout le vaste empire de l'art, depuis la canzonetta jusqu'au poëme dramatique, depuis la sonate jusqu'à la symphonie: son imagination, aussi variée que profonde, aussi tendre que sublime, exprime tous les sentiments de la nature humaine, depuis le demi-sourire jusqu'à la grâce, et les transports de l'amour jusqu'aux sombres terreurs de l'âme religieuse; car il ne faut pas oublier que c'est la même plume qui a écrit le Mariage de Figaro et la messe de Requiem. Après avoir ainsi traité tous les genres et parlé toutes les langues dans les œuvres diverses, Mozart se résume dans un effort suprême et nous donne, avec la partition de Don Juan, la plus complète expression de son génie.
Lord Byron, le plus grand poëte des temps modernes, a voulu rendre en poésie ce caractère de Don Juan, que Mozart a rendu en musique; mais quelle différence entre la verve moqueuse, ironique, impie ou cynique du poëte anglais, et la foi dans l'art sincère, convaincue, communicative et religieuse du musicien de Salzbourg! Le Don Juan du poëte anglais n'est que la bouffonnerie du génie. Les notes du musicien ont vaincu d'avance les vers, comme l'âme croyante de Mozart a vaincu l'âme incrédule de Byron. Lisez Byron pour le faux rire, allez entendre Mozart pour voir transfigurer en mélodies diverses et délicieuses, en sourires ou en larmes, toutes les passions du cœur humain, depuis les amours de la terre jusqu'aux enthousiasmes du ciel.
XVI
Bientôt après il écrivit, pour un autre théâtre d'Allemagne, la Flûte enchantée, musique arcadienne qui est à la musique ce que le Songe d'une nuit d'été de Shakspeare est à la poésie, une rêverie entre ciel et terre, une coupe d'opium divin qui endort l'âme dans la couche des nuages.
Hélas! il avait déjà les pressentiments de l'autre monde; la vie se retirait de lui et s'exhalait, en se retirant, en mélodies! Les génies précoces n'ont pas de soir; ils ont tout donné le matin. Au reste, les longues vies ne sont pas nécessaires aux grands artistes, dont le talent n'est que sensation; elles sont nécessaires aux poëtes, aux philosophes, aux historiens, aux orateurs politiques, parce que l'expérience et la pensée, ces fruits de l'âge, sont les produits de la maturité, souvent même de l'extrême vieillesse.
La mort de son père avait profondément attristé Mozart; il ne savait à qui offrir la joie de ses triomphes; il reportait sur sa femme, Constance, et sur ses quatre petits enfants toute sa tendresse; il vivait d'amour conjugal et d'amour paternel comme il avait vécu, plus jeune, d'amour filial et d'amour fraternel; il n'avait encore que trente et un ans, et déjà il ne tenait plus à la vie que par ses rejetons. Le caractère de sa musique devenait de plus en plus religieux; il préférait l'écho du sanctuaire aux applaudissements des théâtres: ses chants montaient d'avance à son Dieu.
XVII
Quant à son ami et à son collaborateur d'Aponte, il semble que la fréquentation de Mozart avait amélioré et comme converti ce don Juan de Venise. En lisant ses Mémoires, comparables aux pages des Confessions de J. J. Rousseau, mais plus candides, plus naturels, moins sophistiqués et moins déclamatoires, on s'aperçoit qu'après ses relations avec Mozart, le goût, ou du moins le regret de la vertu, respire dans cet homme d'aventures qui a respiré de près l'âme d'un homme de régularité et de piété.
D'Aponte enlève à Trieste le cœur d'une jeune et belle Héloïse, fille d'un négociant anglais: les parents de son écolière lui accordent sa main. Il part avec elle pour Londres la première nuit de ses noces; il passe plusieurs années en Angleterre, attaché au théâtre italien de cette capitale en qualité de compositeur de libretti, poëte de commande chargé de fournir des drames ou des paroles aux musiciens. Il fait une certaine fortune à ce métier; le directeur des théâtres, Taylor, l'envoie en Italie, la bourse pleine d'or, à la recherche des cantatrices les plus capables d'illustrer et d'enrichir son administration théâtrale. D'Aponte, suivi de sa charmante femme, ne manque pas de trouver un prétexte pour passer par Venise et pour aller à Cénéda surprendre sa famille, embrasser son vieux père, éblouir ses frères, ses sœurs, ses amis d'enfance du spectacle de sa prospérité.
Nous ne pouvons résister au désir de traduire ce délicieux retour de Lorenzo d'Aponte dans sa petite ville de l'État de Venise: nos lecteurs nous le pardonneront. D'Aponte et Mozart sont inséparables dans la postérité; d'ailleurs même, dans les confidences de saint Augustin, si tendre et si pieux pour sa mère, il n'y a pas beaucoup de pages en littérature intime supérieures à ce retour d'un fils aventurier dans la maison paternelle. Lisez.