Son retour à Cénéda avec sa Nancy, sa Faustine et son frère, et la séparation définitive de cette aimable famille pour retourner à Londres, sont peints avec la même vivacité et la même candeur d'âme et de style. Nous ne connaissons dans aucune langue des scènes domestiques qui remuent plus doucement et plus profondément les fibres de famille.

Les Mémoires de d'Aponte en sont partout émus; c'était un de ces cœurs viciés à la surface par les ballottements d'une vie aventureuse, mais en qui il reste le fond d'où toute vertu peut renaître, la nature.

Il part de Cénéda pour Londres, il y prospère un moment dans des spéculations de théâtre et de librairie; il y succombe ensuite sous un déluge d'adversités domestiques et de dettes; il se réfugie avec sa femme et ses enfants aux États-Unis, il y professe la littérature italienne à un peuple qui n'est pas encore parvenu à l'âge littéraire; il y meurt donc de misère, mais toujours jeune à quatre-vingt-dix-sept ans! C'est la résipiscence de Figaro, c'est la vieillesse de don Juan, mille fois pire que le coup de tonnerre de son drame.

C'est à l'âge de soixante-seize ans qu'il écrit sur les brumes de New-York ces pages ivres encore d'adolescence, d'amour et de gloire; la jeunesse de ces hommes est dans leurs adversités. Leur longue lutte avec la fortune est un exercice qui les rajeunit en les terrassant. Ils boivent leur sueur comme des naufragés du sort, pour se désaltérer et retremper leurs forces. Nous regretterions de n'avoir pas connu ces Mémoires restés obscurs de d'Aponte; c'est un trésor de littérature vénitienne qui vaut un regard de ce siècle et la traduction d'une main légère. Nous ne nous étonnons plus de l'amitié de Mozart pour cet aventurier d'élite; l'homme religieux a ses indulgences, qui sont les grâces de la vertu.

XIX

Quant à Mozart lui-même, il n'était pas destiné par la nature à jouer longtemps ainsi avec les malignités du sort. Tout était sérieux en lui, parce que tout était sublime; sa piété, qui était l'héritage de son père et de sa mère, lui faisait élever sans cesse sa pensée vers ce ciel chrétien où il les voyait des yeux de sa foi. Quelques passages de ses lettres à sa sœur, heureuse à Salzbourg dans un mariage d'inclination, révèlent les sérénités pieuses de sa pensée. Cette pensée se traduisait en musique d'Église; il pensait en sons, ces sons remplissaient d'âme les voûtes des cathédrales. Une phrase musicale de Mozart convertit autant de cœurs qu'un sermon, car tout ce qui élève convertit. Dieu est en haut, son génie montait toujours. Semblable au poëte français Gilbert, qui chanta mourant sa propre mort, Mozart se chanta à lui-même l'éternelle paix sur son lit d'agonie dans son Requiem. Il expira à trente-cinq ans, en 1791. La terre ne se doutait pas de ce qu'elle perdait: il fallut trente ans à son nom pour mûrir à la gloire que ce nom possède aujourd'hui. Mais Rossini allait naître au moment où Mozart mourait, comme si la Providence avait voulu que la voix et l'écho ne fussent séparés que d'un instant dans l'oreille du siècle. Quand nous disons l'écho, nous ne prétendons pas dégrader le génie original de Rossini au rôle de répercussion du génie de Mozart; Rossini c'est Mozart heureux, Mozart c'est Rossini grave. Ils sont différents mais égaux; Mozart est la mélodie pensive du Tyrol et de l'Allemagne, Rossini c'est la gaieté et l'ivresse de Naples; nous portons nos climats en nous. Rossini était plus fait pour le drame musical, Mozart pour la mélodie lyrique isolée de l'orchestre et de l'acteur. Sa musique se suffisait à elle-même; il chante pour chanter, Rossini pour émouvoir et pour plaire.

XX

Maintenant si l'on nous demande laquelle des musiques nous préférons, de celle qui chante seule sans parole, ou de celle que le dialogue accompagne des paroles sur la scène, nous n'hésitons pas à préférer la musique non dramatique à la musique théâtrale. Ce n'est que pour le vulgaire qu'un art se popularise en se mésalliant. Que penseriez-vous de la sculpture qui emprunterait les couleurs de la peinture pour rendre les divines formes de Phidias plus semblables aux figures de cire coloriées devant lesquelles s'extasie l'ignorante multitude de nos places publiques? Que penseriez-vous de la peinture qui relèverait en bosse les dessins de Raphaël ou de Titien pour donner plus d'illusion et plus de saillie à ses tableaux? Vous penseriez que ces deux arts sortent des conditions propres que la nature leur a assignées, pour produire plus d'effets peut-être; mais quels effets! des effets grossiers, sensuels, des enthousiasmes de populace, au lieu des extases de véritables amateurs d'élite. Or, en fait d'art, la sensation est dans la foule, mais le jugement est dans l'élite.

Eh bien, c'est là précisément ce que fait le musicien, ce parleur sans parole de la langue des sens, quand il s'associe au poëte dramatique pour faire dialoguer, frémir, sangloter, crier, hurler sa musique dans ce qu'on appelle un opéra sur un thème donné par son poëte. Il augmente l'effet matériel de son art; mais il l'augmente en altérant sa nature, en abdiquant son indépendance, en mêlant un art à un autre art, et même à plusieurs autres arts, de manière à en accroître l'effet sur les sens, mais à en diminuer la véritable magie sur l'âme.

Nous comprenons très-bien que le musicien, le poëte, le décorateur, le chanteur, le danseur, le déclamateur dramatique, le peintre et le statuaire aient eu la pensée de s'associer en un seul groupe d'arts confondus sur la scène, afin de produire sur la multitude un prestige souverain à l'aide de tous ces prestiges réunis. Nous n'échappons pas nous-même à la toute-puissance sensuelle de ce spectacle où le poëte compose et versifie, où le peintre décore, où l'architecte construit, où la danseuse enivre l'œil par la beauté, le mouvement, l'attitude; où le déclamateur récite, où le personnage tragique ou comique rit et pleure, se passionne, tue ou meurt en chantant; où l'orchestre enfin, semblable au chœur de la tragédie antique, accompagne et centuple toutes ces impressions du drame par ces soupirs ou par ces tonnerres d'instrumentation savants qui caressent ou qui brisent chaque fibre sonore du faisceau de nos nerfs en nous. Mais, quelle que soit la force irrésistible de cette impression des arts coalisés sur notre nature, tout en la subissant nous la jugeons, et en la jugeant du point de vue véritablement spiritualiste, c'est-à-dire du point de vue élevé et vrai de l'art, nous ne pouvons nous empêcher de regretter pour chacun de ces arts en particulier cette coalition, ou plutôt cette promiscuité qui altère chacun dans son essence. Nous ne pouvons nous empêcher de croire que la peinture est plus belle sur un tableau isolé de Raphaël, dans la solitude d'une galerie du Vatican, que sur une toile de décoration d'opéra; que la poésie est plus divine dans une page d'Homère, de Virgile, de Dante ou de Pétrarque, que dans la vocalisation d'un chanteur et d'une cantatrice; que l'acteur tragique est plus puissant en récitant simplement son rôle sur sa planche entre deux lampes, sans autre prestige que son âme, son accent, son geste, qu'en le chantant au milieu des fantasmagories de la décoration du costume, du ballet et de l'orchestre; qu'enfin le musicien est plus éloquent et plus pathétique dans la sublime nudité de ses notes que dans l'alliance hétérogène de ses notes avec la poésie, le drame, la déclamation, la décoration, la danse et les oripeaux. Il y a de l'adultère entre un art et un autre art: leur vraie nature leur interdit certaines unions, sous peine de se diminuer en croyant se grandir. L'antiquité le savait: la Grèce, qui avait tout inventé, n'avait pas inventé ces associations contre nature. Chaque art y était d'autant plus complet qu'il était plus isolé et plus lui-même.