Chanter, c'est éclater devant l'homme ou devant Dieu. Tout chant est une explosion du cœur ou de l'esprit. Voilà pourquoi il est si doux d'entendre un chant; voilà pourquoi aussi, dans tous les temps et dans tous les lieux, les nations aiment leurs poëtes et leurs musiciens. Le poëte et le musicien sont les voix de ceux qui n'ont pas de voix, mais qui ont des cœurs et qui aiment à retrouver leurs impressions inexprimées dans ces vers ou dans ces notes en consonnance avec leur âme. Les poëtes sont les instruments sacrés sur lesquels les races humaines entendent résonner leurs propres mélodies.

IV

Nous vous l'avons dit tout à l'heure, certaines prédispositions intérieures ou extérieures sont nécessaires à l'âme de l'homme et à l'âme des animaux pour que cet instinct du chant se manifeste en eux dans toute sa force. L'airain lui-même ne résonne que quand il est frappé. L'émotion est le battant de l'âme.

Sortez un beau jour de printemps de l'enceinte fangeuse et enfumée des villes, égarez vos pas dans la campagne, au bord du fleuve, au bord des ruisseaux, au bord de la mer calme, au bord des bois retentissants; un chant sort du calice de chaque fleur sous vos pas, du dôme de chaque arbre dans la forêt, du creux de chaque sillon dans les blés en herbe; l'insecte ivre dans sa coupe de parfum, la caille dans le chaume, le merle dans le buisson, le rossignol sur la branche morte, la cigale elle-même dans la poudre ardente du champ labouré, tout chante devant le soleil. L'astre réchauffe à la fois ces myriades de végétaux bouillants de séve et ces myriades de petits cœurs qu'on entend palpiter dans ces myriades de voix. L'air, la terre, les eaux, les plantes, les êtres animés ne forment qu'un concert dont la note universelle est la joie de vivre. C'est le bruissement de la vie animale ou végétale, vie qui coule, qui écume, qui palpite et qui murmure en coulant avec la séve, avec le sang, avec la sensation, avec la pensée, dans ces torrents animés de la création. On dit que les sphères ont leur harmonie, je le crois bien, puisque le moindre flot de l'air au printemps roule des voix et des chants. Quand le grain de poussière est ivre, comment ces globes lumineux du firmament, qui contiennent plus de vie et qui réfléchissent le Créateur de plus près, conserveraient-ils leur sang-froid et leur silence?

V

Cette ivresse de vie qui monte de la voix de tous les oiseaux et de tous les insectes de l'air, au printemps, réveil de la vie, est communicative. L'homme ne peut entendre ces concerts sans y mêler lui-même sa voix.

Écoutez comme la flûte du berger, assis sur un cap avancé de la mer ou du fleuve, s'efforce d'imiter les modulations tantôt gaies, tantôt languissantes du chant du rossignol ou les gémissements du ramier!

Écoutez comme la jeune fille, en sarclant le blé vert et en emportant sous sa faucille les gerbes de pourpre des pavots où se noie son visage, s'encourage elle-même à l'ouvrage par un chant à demi-voix dont elle n'a pas même la conscience!

Écoutez comme le laboureur, en gouvernant le double manche de sa charrue, distrait ses bœufs et se distrait lui-même par des notes qui se mêlent aux mugissements de son attelage et au bruit criard et monotone de ses roues!

Écoutez comme les pêcheurs ou comme les matelots de la mer, couchés, à l'ombre de la voile, sur le pont de leur barque, prolongent sans y penser, d'une voix lointaine, des accents cadencés de vague en vague qui viennent mourir jusqu'au rivage!