Le poëte que Mozart s'était associé, pour lui donner les thèmes de ces compositions dramatiques pour le théâtre, était lui-même une espèce de Don Juan subalterne qui voulait écrire et faire chanter sa propre histoire dans l'histoire de son héros, immoral, séducteur, impénitent, et puni par le ciel de ses amoureux forfaits.

Ce poëte était un certain Lorenzo d'Aponte, Vénitien de la race enjouée, insouciante, amoureuse et artiste de Venise. Il est mort récemment, pauvre et oublié, à l'âge de quatre-vingt-dix-sept ans, aux États-Unis, où le flot de ses aventures et de ses malheurs l'avait porté; il a écrit, dans ses dernières années, des Mémoires dignes de ceux du comte de Grammont. Nous venons de les lire en italien, pour y trouver quelques traces justes et vives de son intimité artistique avec Mozart. Le poëte recevait le premier les confidences du musicien, en assistant à l'éclosion de ses accords, accoudé sur le dossier de sa chaise, devant le clavecin.

Ces Mémoires sont de vrais préludes de Don Juan, dans la jeunesse dissipée et voluptueuse d'un fils des Lagunes. Lisons rapidement.

D'Aponte, né dans la petite ville de Céneda, dans l'État vénitien, est chassé de la maison paternelle par le second mariage de son père avec une jeune Vénitienne de dix-huit ans, que son père épouse en secondes noces. Les jalousies de cette belle-mère le forcent à chercher un refuge dans un séminaire de sa petite ville. Sa précocité d'esprit, la beauté de ses traits, son aptitude oratoire et poétique le font discerner par l'archevêque. Ses études achevées, il devient professeur à son tour dans le séminaire où il a été élevé. On lui offre tous les honneurs et tous les bénéfices de l'Église, s'il veut entrer dans l'état ecclésiastique; sa nature légère et libre se refuse à la gravité de cette profession. Il va chercher fortune à Venise; il trouve amour et fortune dans sa première liaison avec une belle courtisane de la capitale. La jalousie de cette femme et l'exigence d'un frère de sa maîtresse l'obsèdent. Il croit leur échapper par une autre liaison avec une jeune et belle princesse napolitaine fugitive de la maison d'un odieux époux; rencontré la nuit dans une gondole du grand canal, l'inquisition de Venise lui enlève cette conquête, jetée par ordre du conseil des Dix dans un couvent de terre ferme.

Il revient à sa première passion; cette femme et son frère l'entraînent au Ridotto, sorte de club, où la république encourageait, pendant le carnaval, toutes les vicissitudes corruptives du jeu: ils finissent par y perdre les monceaux d'or qu'ils y avaient d'abord gagnés. Un vieillard mystérieux, qui avait amassé une fortune de cinquante mille ducats en mendiant sur le pont de Venise, remarque la bonne grâce et la charité de d'Aponte envers les pauvres. Il l'appelle dans sa maison, lui montre son trésor; il lui propose de lui donner en mariage sa fille unique, beauté accomplie qui vient de sortir du couvent, et qu'il fait apparaître devant lui dans toute la fraîcheur de son adolescence: d'Aponte est enivré à la fois par l'amour et par la fortune, mais sa fatale passion pour la courtisane qu'il aime et qu'il redoute le fait hésiter. Il s'éloigne en gémissant de la chambre du vieillard, il retombe dans ses liens et dans ses désordres. Les représentations d'un frère aîné qui vient l'arracher à ses libertinages le ramènent à Trévise; il y professe les belles-lettres avec un applaudissement qui répand son nom dans Venise. Des vers satiriques contre le conseil des Dix le font arrêter par l'inquisition d'État: on le juge; le professorat public lui est interdit pour toute peine. Recueilli dans le palais d'un patricien de Venise, amateur et protecteur des lettres, le poëte raconte l'empire exercé sur ce vieillard par une jeune fille nommée Térésa qui finit par épouser le patricien. Les mœurs étranges de Venise sont peintes, dans ce récit de d'Aponte, en traits de Molière et de Pétrone. Un sonnet en patois vénitien contre les grands, chanté par les gondoliers, et dont il est l'auteur; un jambon mangé en carême dans une hôtellerie de la ville, servent de prétexte contre lui. Les deux inquisitions le menacent à la fois; ses amis lui conseillent de prévenir sa condamnation par la fuite, il quitte Venise pour jamais.

VI

Il arrive à Goritz, charmante petite ville de Frioul. Il se présente à la première hôtellerie venue, sans autre bagage qu'un Horace, un Dante et un Pétrarque annotés par lui, seule fortune d'un philosophe, d'un amoureux et d'un poëte. La peinture de la jeune hôtesse allemande qui l'accueille, et dont il devient épris au premier coup d'œil, est d'une grâce, d'une fraîcheur et d'une candeur qui égalent les pages de Daphnis et Chloé ou les primeurs d'imagination de J. J. Rousseau dans le verger des Charmettes. Le souper du voyageur, auquel assistent les servantes et la belle hôtesse, la scène de la déclaration d'amour faite à l'aide d'un dictionnaire allemand-italien, où le doigt muet de la jeune veuve et du jeune poëte marquent les mots qui révèlent leur inclination naissante est une scène supérieure à celle du page dans les Noces de Figaro que d'Aponte et Mozart devaient écrire et chanter bientôt ensemble: nous n'en connaissons pas de pareille en français. Dans la scène suivante, l'hôtesse, appelée un moment par l'arrivée d'autres voyageurs, disparaît; elle revient bientôt, accompagnée d'une de ses servantes, à qui elle fait chanter un air allemand dont les paroles signifient:

«J'aime un homme du pays d'Italie.»

Le poëte allemand Göthe n'est pas plus séduisant dans Marguerite, plus naïf dans Mignon; d'Aponte joue sans préméditation le rôle de Faust et de don Juan, à son premier pas sur la terre des magies de la poésie et de l'amour. Le besoin d'argent le force à quitter cette délicieuse halte et à chercher des ressources dans son talent poétique. La jeune hôtesse lui offre en vain sa bourse et son cœur, il a la délicatesse de refuser. Il prend une chambre dans un faubourg de Goritz, il vit de ses improvisations et de ses odes en l'honneur de l'impératrice et des hommes d'État de l'Autriche. Une série d'aventures bizarres lui fait quitter Goritz; il se rend à Vienne et à Dresde: le premier ministre, comte Marcolini, goûte son talent et le protége. Il écrit des opéras et des psaumes; il s'éprend à la fois de la mère et des deux filles d'un peintre italien établi à Dresde; ce triple amour, quoique contenu dans les bornes de l'honnêteté, amène une explication sévère entre la mère et le père, avec le séducteur innocent. On somme d'Aponte de se déclarer pour l'une ou pour l'autre des jeunes filles ou de cesser ses visites. Le mariage épouvante ses amours; il confie ses anxiétés à un vénérable ecclésiastique de Dresde, le père Huber, amateur passionné de musique et de vers; le père Huber lui donne les conseils de la vertu, et le fait partir tout en larmes pour Vienne, après avoir glissé dans sa poche cent sequins et une Imitation de Jésus-Christ.

VII