Ne m'accusez donc pas de ne pas vouloir vendre. Je ne puis pas vendre, voilà la triste vérité; et, si vous ne m'en croyez pas, essayez de me faire une offre, et accusez-moi en pleine opinion publique si je la refuse!

C'est pour sortir de cette impasse, entre des créanciers qui pressent et des acheteurs qui s'éloignent, que mes excellents amis ont ouvert une souscription dont le succès aurait été pour moi un honneur et pour d'autres un salut. Cette souscription, à l'exception d'un petit nombre de cœurs d'or dont les noms se confondront à jamais avec le mien, ayant été jusqu'ici dérisoire ou insuffisante, que me reste-t-il? Il me reste l'option entre la ruine de mes créanciers ou un redoublement de travail. C'est ce dernier parti que je devais choisir et que je choisis:—Mourir à la peine! comme dit le peuple. Cette mort est honorable quand la peine a un noble but. En est-il un plus honnête que de se sacrifier au salut de ceux dont on répond sur son honneur?

Bien loin donc de me croiser les bras dans une oisiveté digne ou indigne, l'otium cum dignitate (c'est le travail, selon moi, qui est la vraie dignité), je vais, pendant toutes les années saines que Dieu me laisse, redoubler d'étude et de zèle pour continuer en l'améliorant l'œuvre de ce Cours familier de Littérature, œuvre que j'ai entreprise avec votre appui. Cet appui, que vous m'avez généreusement prêté depuis trois ans, je ne le mendie pas, je le désire; je le provoque même, parce qu'il est nécessaire à d'autres que moi. Chaque lecteur bénévole de ce Cours est un ami auquel je voue un battement de mon cœur reconnaissant; chaque nouveau lecteur qu'il pourra s'adjoindre parmi les amis des lettres sera une souscription indirecte que je me glorifierai de lui devoir.

La littérature ne fait pas acception de parti; je suis sorti tout entier de la politique, et la France m'apprend assez à n'y rentrer jamais. On m'a reproché souvent, dans des jugements sur ma vie, de n'avoir pas été assez ambitieux! On se trompe: j'avais l'ambition de la reconnaissance; j'ai manqué mon but: n'en parlons plus. Cependant, qui que vous soyez, amis ou ennemis, mais hommes de cœur, sachez-le bien, vous ne m'enlèverez pas la conscience de vous avoir aidés pendant vos tempêtes. Eh bien! je vous dis aujourd'hui, sans présomption comme sans mauvaise honte: À votre tour, aidez-moi!... Vous pouviez être grands, vous ne serez que justes!

Lamartine.

Paris, 12 novembre 1858.

P. S. Il importe de prévenir ici le public contre la résolution qu'on m'attribue d'abandonner mes biens à mes créanciers et de quitter immédiatement la France. Cette heure n'est pas venue.

Vendre soi-même ses mobiliers les plus chers pour rembourser aux échéances les capitaux et les intérêts dont on est redevable, ce n'est pas là abandonner ses biens à ses créanciers. Abandonner ses biens à ses créanciers, c'est le sauve qui peut du désespoir et quelquefois de l'improbité; c'est jeter à ceux à qui l'on doit le gage peut-être insuffisant de ses immeubles au soleil; c'est charger ses créanciers d'une liquidation à tous risques, et souvent à mauvais risques pour eux. Ce n'est pas là payer ses dettes; je veux payer les miennes.

Loin de moi donc cette pensée d'une cession de biens et d'une évasion de ma patrie. Je travaille, je veux travailler. Je cherche à vendre, et j'y parviendrai avec un peu de temps. Que mes créanciers se rassurent, et que mes amis connus ou inconnus me secondent. Je ne désespère pas de moi-même: la patience active use la plus mauvaise fortune et les plus tristes jours ont des lendemains.

Lamartine.