«Les lettrés de la dynastie des Han, dit Tchin-tsée, ont écrit plus de trente mille caractères pour expliquer les deux premiers mots du Chou-king. Il aurait pu ajouter qu'ils en ont écrit encore un plus grand nombre pour les attaquer. Nous ne voyons que les livres saints qui puissent donner idée à l'Europe de la manière dont ce précieux monument a été combattu, attaqué, calomnié pendant quatorze siècles.
«Le style seul dans lequel il est écrit, indépendamment de sa sagesse, en démontre l'antiquité à quiconque a lu les beaux ouvrages des écrivains de toutes les dynasties chinoises. Les empereurs et les savants l'ont appelé la source de la doctrine, la manifestation des enseignements du sage, la révélation de la loi du Ciel, la mer sans fond de justice et de vérité, le livre des souverains, l'art de gouverner les peuples, la voix des ancêtres, la règle de tous les siècles. Soit que l'empereur parle en souverain ou en chef de la littérature, il tâche de s'appuyer sur l'autorité de ce livre; il se fait gloire d'en entendre le sens le plus caché; il ne dédaigne pas de prendre le pinceau lui-même pour le copier et le commenter; il y prend ordinairement le texte des discours qu'il adresse aux grands, aux princes, aux peuples de son empire. Les ministres et les censeurs du pouvoir public ont sans cesse recours à ce livre, les uns pour justifier leurs ordres et leurs desseins, les autres pour donner plus de force à leurs opinions. L'orateur, le poëte, le moraliste, le philosophe s'appuient sur ce livre, et tout ce que nous pouvons dire de plus fort à sa gloire, ajoutent-ils, c'est que, après l'invasion des superstitions indiennes, tartares ou thibétaines en Chine, si l'idolâtrie, qui est la religion des empereurs et du peuple, n'est pas devenue la religion du gouvernement, c'est ce livre de Confucius qui l'a empêché, et si notre religion chrétienne, disent-ils enfin, n'a jamais été attaquée par les savants lettrés du conseil impérial, c'est qu'on a craint de condamner, dans la morale du christianisme, ce qu'on loue et ce qu'on vénère dans le livre de Confucius.»
Il commence par des maximes de sagesse que nous traduisons ici du latin, dans lequel les jésuites ont traduit, il y a un siècle, ces passages:
«C'est le Tien, Dieu, le Ciel, trois noms signifiant le même grand Être, qui a donné aux hommes l'intelligence du vrai et l'amour du bien, ou la rectitude instinctive de l'esprit et de la conscience, pour qu'ils ne puissent pas dévier impunément de la raison ....... En créant les hommes, Dieu leur a donné une règle intérieure droite et inflexible, qu'on appelle conscience: c'est la nature morale; en Dieu elle est divine, dans l'homme elle est naturelle....
«Le Tien (Dieu) pénètre et comprend toutes choses; il n'a point d'oreilles, et il entend tout; il n'a point d'yeux, et il voit tout, aussi bien dans le gouvernement de l'empire que dans la vie privée du peuple. Il n'y a ni bien, ni mal, ni vrai, ni faux, qui puisse échapper à sa lumière; il entre par sa justice et par sa providence jusque dans les cachettes les plus ténébreuses de nos maisons; il ne laisse ni le moindre bien sans récompense, ni le moindre mal sans châtiment....
«Faites un calendrier, ô peuples! la religion recevra des hommes les temps qu'ils doivent au Tien (Dieu).»
Les cinquante-huit chapitres du livre de Confucius sont partout pleins de ces maximes de religion rationnelle et de ces règles de gouvernement par la conscience. Un volume entier ne suffirait pas pour les citer.
On a affecté de croire depuis en Europe que les Chinois, frappés de la sublimité de ce livre, avaient divinisé son auteur; le Père Amyot proteste contre cette fausse idée en ces termes:
«Je n'ai rien à ajouter à ce qui concerne Confucius. Pour ce qui est du culte qu'on lui rend ici, on a tort de s'imaginer que c'est un culte religieux; il ne passe pas les bornes du respect et de la reconnaissance qui sont légitimement dus à un homme qui, de son vivant par ses exhortations, et après sa mort par ses écrits, a fait à ses semblables tout le bien qu'il a été en son pouvoir de leur faire. Les cérémonies qui accompagnent ce culte sont conformes aux mœurs du pays. En France on ne se met à genoux que devant Dieu et l'image des saints; on ne leur offre que de l'encens; ici l'on se met à genoux pour honorer certains vivants, quand ils sont d'un ordre supérieur; on leur offre des mets et l'on fait brûler des parfums devant eux. La même chose se pratique envers Confucius et devant les morts auxquels on doit du respect et de la reconnaissance. Dans l'idée chinoise, tout cela ne passe pas les bornes du culte civil, et c'est même un devoir indispensable pour un être raisonnable et un homme bien né. Y manquer, c'est faire preuve d'ignorance, d'ingratitude, de grossièreté et même de barbarie. Quel blasphème horrible! diront certains Européens.»