Tout le gouvernement est intellectuel dans un pays dont Confucius a écrit le code et spiritualisé toute la constitution.
IX
On a appelé cela le despotisme. Écoutons à cet égard un homme qui a vécu soixante ans au milieu de ces institutions. «C'est le despotisme de la raison, dit-il, au lieu du despotisme sanguinaire et oppressif que notre ignorance leur attribue. Le souverain, le premier, subit le despotisme de la philosophie de Confucius, un des sages, des lettrés qui perpétuent son esprit.» Un écrit d'un des derniers empereurs de la Chine, au dix-septième siècle, commente ainsi la loi des jugements et des peines dans un style et dans un esprit que Fénelon, Montesquieu et Beccaria ne désavoueraient pas.
«Il en est des supplices, dit le philosophe impérial, comme des remèdes. Le but des supplices est de corriger les hommes et non pas de les conduire à la mort. C'est pour en avoir poussé trop loin la rigueur qu'au lieu d'amender les peuples on les avait poussés dans la révolte. J'aurai soin qu'on rende la justice; mais, avant tout, j'ordonne qu'on traite les prisonniers avec bonté et qu'on ne leur refuse rien de tout ce qui peut être accordé..... Les crimes sont, dans la société, comme les taches et les ordures sur les habits: un habit se lave, les taches s'effacent, les ordures s'en vont; mon peuple peut se corriger et s'amender. Je ne veux me servir de la terreur des supplices que pour défendre la société. Mon amour pour mes peuples me donne du courage pour tenir aux travaux continuels du gouvernement, mais il augmente mes peines et mes inquiétudes dès qu'il s'agit d'affaires criminelles qui vont à la mort, parce que je sais que mes soins, mes attentions et ma sensibilité ne peuvent pas s'étendre à tout. Si mes officiers ont quelque tendresse pour moi, qu'ils me la témoignent en ne voyant que des hommes dans ceux qui sont accusés. Hélas! il n'est que trop fâcheux de les traiter en coupables lorsqu'ils sont condamnés!.... Le peuple est inconsidéré et peu réfléchi; il viole la loi par inadvertance, comme un enfant tombe dans un puits. Vous auriez pitié de cet enfant; moi j'ai pitié de mon peuple. C'est pour moi, ajoute-t-il, une angoisse de conscience de juger selon les lois et de condamner ou de pardonner avec discernement. Mais ce que j'ai trouvé de plus affligeant, ce à quoi je ne m'accoutume pas, ce qui me coûte chaque fois au delà de ce que je pourrais vous dire, c'est de signer des arrêts de mort. Mon cœur flétri se glace et saigne de douleur à chaque fin d'automne, lorsque vient le moment de décider du sort des criminels. Je dois venger le Tien et mes peuples; mais il n'en est pas moins triste d'être exposé au danger de faire couler une goutte de sang qu'on eût pu épargner. Mon unique consolation est de ne prononcer que sur les crimes évidents, et aucune sorte de travail ne me coûte pour m'en assurer.
«Le pouvoir et les règles pour décerner les récompenses et les châtiments publics viennent d'en haut. Qui entreprend de changer les mœurs des hommes ne doit pas se flatter que le bon exemple seul persuade la vertu. Il faut effrayer les méchants pour les corriger ou même pour les contenir. C'est au nom du Tien qu'on agit; c'est sa justice qui doit diriger: on ne doit y mêler aucune vue particulière. Il est dit: Récompensez le mérite, punissez le crime; si vous ne vous trompez ni dans l'un ni dans l'autre, espérez de voir croître les vertus et diminuer les vices. Il est dit dans Confucius: Le Tien ordonne de décerner les cinq honneurs et les cinq récompenses à la vertu. Le Tien exige que le crime soit puni par les cinq supplices et par les cinq châtiments. Oh! que ce grand objet de gouvernement demande de vigilance! Oh! qu'il demande de sagesse et de vertu! C'est-à-dire qu'en matière de châtiments et de récompenses il faut se comporter avec une impartialité et une droiture infinies. La plus petite prévarication est une horreur!»
Voilà le langage de cette philosophie sur le trône!
X
L'opinion publique y jouit de la plénitude de son jugement, par suite de ce gouvernement par la raison, et de la liberté de la presse à qui on n'interdit que le scandale, l'injure ou la calomnie. L'imprimerie, immémorialement inventée et exercée dans l'empire, y fait respirer la pensée publique comme l'air; chacun peut imprimer et afficher, à son gré, toutes ses idées; c'est la représentation nationale universelle par la littérature, sur la place publique et sur toutes les murailles des villes ou des campagnes. Les mandarins transmettent au gouvernement ces symptômes de l'opinion publique, ce cri muet des peuples dans leur gouvernement. Le droit de requête et de pétition des hommes de toutes conditions y est également sans autres limites qu'une respectueuse convenance. Le souverain connaît ainsi, sur tous ses actes, la pensée des peuples. Il ne dédaigne pas de raisonner et de discuter lui-même, dans de fréquents manifestes, ses actes avec eux; il est contraint de reconnaître pour juge, non la force, mais l'intelligence.
Qu'on nous permette de transcrire ici un de ces entretiens du souverain avec la nation, qui précéda l'abdication d'un des derniers et des plus vertueux empereurs qui aient illustré l'histoire de la Chine. Toutes les circonstances de ce règne et de cette abdication ont été traduites de la Gazette de l'empire, en 1778, par le Père Amyot. La littérature politique de la Chine a peu de témoignages plus frappants et plus authentiques de la nature toute intellectuelle, toute philosophique et toute littéraire de ce gouvernement.
L'empereur Kien-long avait régné pendant une longue période de sa vie avec une vertu, un talent et un bonheur qui faisaient confondre son autorité avec celle de la Providence. Il n'était pas seulement grand politique, il était écrivain et poëte renommé.