Sévère et poussinesque dans le paysage réfléchi avec Paul Huet;
Hollandaise avec le soleil d'Italie sous le pinceau trempé de rayons de Gudin;
Bolonaise avec Giroux, qui semble un fils des Carrache;
Idéale et expressive avec Ary Scheffer;
Italienne, espagnole, hollandaise, vénitienne, française de toutes les dates avec vingt autres maîtres d'écoles indépendantes, mais transcendantes;
Vaste manufacture de chefs-d'œuvre d'où le génie de la peinture moderne, émancipée de l'imitation, inonde la France et déborde sur l'Europe et sur l'Amérique; magnifique époque où la liberté, conquise au moins par l'art, fait ce que n'a pu faire l'autorité; république du génie qui se gouverne par son libre arbitre, qui se donne des lois par son propre goût, et qui se rémunère par son immense et glorieux travail.
Voilà l'histoire de la peinture en quelques lignes. Nous étudierons peut-être avec vous un jour, dans trois ou quatre Entretiens littéraires, ces dynasties de la peinture. Aujourd'hui nous ne voulons vous entretenir que d'un homme de nos jours, que la mort a retiré à elle après nous l'avoir seulement montré: Léopold Robert. Et pourquoi Léopold Robert plutôt que Géricault, Scheffer ou tout autre? nous dira-t-on. Parce que Léopold Robert est mort, d'abord, et que la mort laisse la liberté du jugement tout entier; parce que Léopold Robert est à lui seul, selon nous, toute une peinture: la peinture poétique, le point de jonction entre la poésie écrite et la poésie coloriée; enfin parce que Léopold Robert est un inventeur, un découvreur de terres inconnues, le premier qui soit franchement sorti des routines de la mythologie, des lieux communs de la peinture historique, pour entrer hardiment, seul avec son génie, dans la peinture de la pensée, du sentiment et de la nature. Il a dépouillé le vieil homme et il a dit: Peignons l'âme à nu. L'âme n'est-elle pas le modèle divin, le type éternel? Soyons le peintre de l'âme placée dans le milieu sensitif de la nature! Et il a fait les Moissonneurs et les Pêcheurs, deux poëmes naturels par le sujet, surnaturels par l'expression; deux poëmes qui sont devenus populaires en huit jours et sont entrés dans l'œil de ce siècle avec la puissance de l'évidence et avec le charme du rayon qui entre dans le regard.
Ainsi ce n'est pas seulement l'homme, ce n'est pas seulement l'inclination de notre propre goût, c'est le genre qui nous fait choisir Léopold Robert pour vous parler aujourd'hui de la littérature peinte dans les œuvres de cet étrange génie, le Raphaël de la pure nature, exprimée, en dehors de toute convention de religion, d'histoire ou d'école, par le pinceau d'un berger du Jura.
XI
Mais si l'homme est dans l'art, l'art aussi est dans l'homme; nous ne séparerons donc pas l'art de l'artiste, ni l'artiste de l'art dans l'analyse de ce grand poëte de la toile qui mourut d'amour et qu'on a appelé de notre temps Léopold Robert.