C'était au lever du soleil; je déposai mon sac de cuir sur le banc de bois d'un cabaret de village, seule auberge qu'il y eût alors à la Chaux-de-Fonds. On me servit du laitage, du pain bis, des œufs, du vin de Neuchâtel, et tout en déjeunant je m'informai négligemment, auprès de la jeune et belle hôtelière au costume bernois et aux longues tresses de cheveux pendantes sur ses talons, d'un étranger qui habitait depuis quelques semaines, sous un nom supposé, la Chaux-de-Fonds. J'étais informé de sa résidence, je savais son nom de guerre; j'étais convenu par lettre avec lui d'une entrevue au village-frontière de la Chaux-de-Fonds pour des raisons qui sont restées secrètes.
L'hôtesse me dit qu'elle avait logé en effet ce jeune étranger peu de jours avant celui de mon arrivée au pays, mais que cet étranger, trouvant encore trop de monde et trop de bruit dans une hôtellerie de village, habitait maintenant un châlet isolé sur un des plateaux, chez un horloger. Elle me montra du doigt la fumée du toit de l'horloger, à travers la fenêtre ouverte.
Je repris mon sac sur mon dos, j'essuyai la sueur de mes cheveux, je payai mes douze batz de Suisse à l'hôtesse, et je m'acheminai à l'indication de la fumée vers le plateau de l'horloger pasteur. Je marchais, sans suivre de sentier, à travers la pelouse courte, broutée par les moutons, qui tapissait les mamelons autour du village çà et là sur ma route; j'apercevais, disséminés aux flancs ou au fond des vallées, des châlets à peu près semblables à ceux de Lucerne ou de Berne; seulement ils étaient fondés sur des murailles de pierre noire, et le bois enfumé de l'étage supérieur attestait la pauvreté ou la négligence des habitants. Quant au reste, c'étaient les mêmes toits en pente roide, couverts de lattes de bois mince comme des écailles d'ardoise, noircis par la pluie et bordés sur la corniche de grosses pierres lourdes pour empêcher la toiture de s'envoler aux vents. Une galerie couverte circulait autour de la maison, avec sa balustrade de sapin sculpté; un escalier extérieur montait du seuil à la galerie; un bûcher de rondins et d'éclats de bûches blanches de sapin était symétriquement rangé sous l'escalier; un pont de planches menait de la cour à la grange; le foin et la paille débordaient comme d'un grenier trop plein par les ouvertures; des filles et des enfants déchargeaient un chariot de fourrage embaumé, tandis que deux bœufs, dételés du timon, mais encore appareillés au joug, léchaient de leurs langues écumantes les brins des longues herbes qu'ils pouvaient saisir à travers les ridelles du char. (J'ai reconnu plus tard ce char rustique dans celui du tableau des Moissonneurs ou du Retour de la fête d'Arco.)
XV
Sous l'avant-toit formé par le plancher proéminent de la galerie, et tout près de la première marche de l'escalier, on voyait une porte ouverte; à droite et à gauche un banc de bois blanc; devant la porte une vasque de pierre grise, entourée de seaux de cuivre et surmontée d'une tige de fer creux d'où ruisselait un filet d'eau, retombant avec une mélodie assoupissante dans la vasque. À travers la porte on voyait briller un grand feu à flamme résineuse dans l'âtre. C'était la cuisine du châlet.
À gauche de cette cuisine, une petite fenêtre basse et à petits carreaux de verre à huit faces, encadrés dans le plomb, illuminait un établi d'horloger vivement éclairé par la fenêtre. Des pendules de bois, des boîtes de montre en argent et en or, des ressorts d'acier, des rouages dentelés par la lime étaient suspendus aux vitres ou jetés pêle-mêle sur l'établi. On entendait du dehors le grincement de l'outil qui façonnait l'acier dans les mains du père de famille ou des enfants du châlet.
Ce spectacle de l'industrie sédentaire de l'horloger, mêlé aux travaux champêtres du paysan des hautes montagnes, présentait un aspect de bien-être et de bon ordre qui faisait penser aux premiers temps du vieux monde. L'abrutissante division du travail, qui mécanise l'homme pour enrichir la société et qui fait de l'ouvrier humain une machine à un seul usage, n'était pas encore inventée: l'artisan, le pasteur et le laboureur étaient confondus dans un même homme. On sait que de Besançon, de Saint-Claude, de Morez, au Locle et à la Chaux-de-Fonds, jusqu'aux plateaux de Saint-Fergues qui dominent le bassin de Genève, presque tous les châlets isolés, bâtis au milieu des pâturages, cachent un atelier domestique d'horlogerie! Chose étrange! ces solitaires, pour qui les heures ne marquent que le retour périodique des mêmes saisons et l'immobilité au temps sur le cadran de leurs occupations toujours les mêmes, sonnent partout l'univers les heures agitées de la vie des villes. Ces habitants du Jura ressemblent aux muézimes des cités de l'Orient, qui se tiennent sur les hauteurs de l'atmosphère, au sommet des minarets, pour chanter l'heure et pour avertir les hommes d'en bas de la fuite inaperçue du temps, qui glisse entre les doigts de l'homme comme l'eau.
XVI
Le châlet dont on m'avait indiqué le site par la fumée de son toit était semblable à tous ces châlets. J'y trouvai l'étranger déguisé dont je cherchais depuis plusieurs jours la trace; je passai le reste de la soirée à m'entretenir avec lui de l'objet de notre entrevue, tout en nous égarant de meules de foin en meules de foin sur les pentes veloutées des collines prochaines. On m'offrit pour la nuit une place dans le fenil, et je partageai le souper de la famille de l'horloger pasteur.